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Bloquer ou non le détroit d'Ormuz : Le difficile choix de Téhéran

Nada Al-Hagrassy, Mardi, 14 mai 2019

La menace de paralyser le détroit d’Ormuz ressurgit de nouveau. Ce couloir maritime le plus stratégique au monde, par lequel transite un tiers du trafic pétrolier mondial, a été toujours au coeur des tensions entre l’Iran et les Etats-Unis.

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Une éventuelle fermeture du détroit d'Ormuz entraînerait une importante hausse des prix mondiaux du pétrole.

« Si notre pétrole ne traverse pas le détroit d’Ormuz, le pétrole des autres pays n’y passera pas non plus. Nous prendrons une mesure réciproque lorsqu’il sera question de la défense les droits de l’Iran ». Telle est la menace claire du chef d’état-major des forces armées iraniennes, le général Mohammad Bagheri, suite à la décision de Trump de ne plus renouveler à partir de mai les exemptions à certains pays sur l’achat du pétrole iranien afin de réduire à zéro les exportations iraniennes de pétrole brut. Côté américain, le commandant des forces navales américaines au Moyen-Orient, le vice-amiral James Malloy, commandant de la 5e flotte basée à Bahreïn, a assuré que les informations indiquant l’existence de menaces de l’Iran « ne l’empêcheraient pas d’envoyer le porte-avions Abraham Lincoln dans le détroit d’Ormuz si nécessaire ».

Un ton belliqueux de part et d’autre. Pourtant, ce n’est pas la première fois que l’Iran menace de paralyser le détroit d’Ormuz. La crainte de la fermeture de ce couloir maritime ressurgit à chaque montée de tension entre Téhéran et Washington. Mais, cette fois-ci, les menaces iraniennes interviennent dans un contexte de tensions maximales avec Washington qui ne cesse de déployer ses équipements militaires dans la mer Rouge comme une démonstration de force.

Reliant le Golfe arabe au golfe d’Oman, le détroit d’Ormuz doit son nom à l’île iranienne d’Ormuz située au sud-est de Bandar Abbas. Il est frontalier de trois pays que sont l’Iran au nord, le Sultanat d’Oman (extrémité de la pointe) et les Emirats arabes unis au sud. Long de 63 km, large de 40 km et d’une profondeur moyenne de 56 mètres, le détroit a une importance stratégique cruciale. Il constitue une voie commerciale essentielle, empruntée par plus de 40 % du commerce mondial de pétrole, soit plus de 18,5 millions de barils de pétrole par jour. De même, 18 % des exportations du gaz naturel liquéfié y transitent quotidiennement vers les marchés européens, américains et asiatiques.

La question qui se pose est donc : Téhéran peut-il effectivement fermer le détroit d’Ormuz ? Un scénario, qui, selon les observateurs, risque de propulser les prix mondiaux du pétrole jusqu’à 400 dollars le baril, voire plus. Du point de vue juridique, les menaces iraniennes vont à l’encontre du droit international puisque la navigation dans ce détroit est protégée par l’article n° 38 de la Convention internationale sur le droit de la mer. Celui-ci stipule que tout Etat a le droit d’y faire circuler librement ses navires civils et militaires. Cependant, selon Nasr Salem, expert militaire, paralyser la navigation dans le détroit ne nécessite pas de capacité militaire exceptionnelle. « Dans la pratique, l’Iran peut fermer le détroit d’Ormuz à tout moment, en implantant des mines dans le point le plus étroit du détroit qui ne mesure que 29 miles marins de large. Le premier navire qui sera endommagé et ou naufragé fermera le passage », explique Salem, avant d’ajouter que « le problème ne réside pas dans la manière de fermer le détroit, la question la plus importante étant plutôt de savoir si l’Iran pourra supporter les conséquences d’une fermeture de cette voie de navigation internationale. Car en cas de blocage, l’Iran sera certainement confronté à des réactions hostiles de la communauté internationale ». Selon l’expert, le coût politique d’une telle décision sera également très élevé pour Téhéran qui prendra ainsi le risque de perdre ses alliés les plus proches : la Chine et la Russie.

En effet, la Chine se trouve en tête de liste des pays les plus affectés par une éventuelle fermeture. Plus de 80 % du commerce chinois empruntent cette voie pour atteindre les marchés arabes et européens. Aussi, la Chine est l’un des plus gros importateurs du pétrole iranien. « Téhéran risque ainsi de perdre le soutien politique de la Chine au sein du Conseil de sécurité. Il en est de même pour la Russie », souligne Nasr Salem.

Une mauvaise expérience

L’Iran a de mauvais souvenirs quant à la fermeture forcée de ce détroit face à Washington. En 1988, pendant la guerre du Golfe entre l’Iraq et l’Iran, le détroit était une scène d’affrontement entre l’Iran et les Etats-Unis. Une frégate américaine fut gravement endommagée par une mine iranienne ; en représailles, les Etats-Unis avaient lancé une opération contre les plateformes iraniennes Sassan et Sirri. Cette violente riposte et les pertes humaines parmi les Iraniens ont poussé les dirigeants iraniens à ne jamais refaire l’expérience. Plus tard, en 2011, en plein affrontement avec les pays occidentaux sur le dossier nucléaire, l’Iran avait aussi menacé de fermer le détroit d’Ormuz, sans pour autant exécuter cette menace. Téhéran a procédé uniquement à des manoeuvres navales.

Mais cette fois-ci, les menaces semblent bien sérieuses. Les Etats-Unis — qui détiennent en outre une forte présence militaire dans la région du Golfe non loin du détroit — veulent asphyxier le régime iranien en lui ôtant l’une de ses principales sources de revenus, les exportations pétrolières. Ce qui a poussé tous les dirigeants iraniens, les modérés comme les durs, à menacer à plusieurs reprises de fermer le détroit d’Ormuz. Les forces maritimes iraniennes mènent quotidiennement des manoeuvres militaires dans le détroit non loin des frégates américaines.

Pourtant, selon Ahmad Qandil, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, l’Iran sera le plus grand perdant en cas de fermeture du détroit. « Les répercussions internes seraient les plus dures, puisque le détroit d’Ormuz est vital aussi pour la circulation du commerce iranien. Bloquer la navigation dans ce détroit est considéré comme une sorte de suicide économique pour le régime iranien qui souffre déjà de graves problèmes », estime le politologue, avant de conclure que « si Téhéran pouvait réellement contrôler le détroit stratégique, il l’aurait fait dès le premier jour de la Révolution islamique. Il ne s’agit que de menaces verbales pour mobiliser le front interne derrière le régime iranien et envoyer des messages aux autres pays signataires de l’accord nucléaire, afin de l’aider à alléger les effets des sanctions américaines visant l’Iran il y a un an ».

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