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Les révolutionnaires de l’ombre

Dina Darwich, Lundi, 11 mars 2019

Ils étaient des jeunes inconnus, des provinciaux, des artistes et même des juifs. Tous ont participé incognito à la Révolution de 1919. Leurs récits restent la fierté de leurs descendants.

Les révolutionnaires de l’ombre

Le bruit des canons s’arrête sur tous les fronts, annonçant la fin de la Première Guerre mondiale. Deux jours après le cessez-le-feu, le 13 novembre 1918, devenu par la suite la Journée de la lutte patrio­tique, le peuple s’unit comme un seul homme. Le leader Saad Zaghloul et ses partisans se dirigent vers le siège du haut-commissaire britannique qui régit l’Egypte à l’époque de la colonisation anglaise pour réclamer l’indépendance du pays. Les années ayant précédé la fin de la guerre témoi­gnent déjà d’une véritable mobilisation dans la société égyptienne. Et une jeunesse engagée sert de mentor lors de la Révolution de 1919. Une nouvelle Egypte naît alors. « Autour de Saad pacha Zaghloul, il y avait quatre jeunes hommes. Fascinés par leur leader, ils lui sont restés fidèles. Ce sont Mohamad Aboul-Nasr, Wissa Wassef, Georges Khayyat et Mohamad Ezz Al-Arab. Ce dernier, qui a fait ses études à Al-Azhar, est mon grand-père, et c’est lui qui m’a relaté l’histoire de cette révolution », raconte l’avocat Ahmad Ezz Al-Arab, 87 ans, ex-vice-président de la société Egyptair et président d’honneur du néo-Wafd. Les récits de cette révolution restent gravés dans sa mémoire. « Quand Saad pacha a proposé à ces quatre jeunes partisans de l’accompagner chez Sir Reginald Wingate, gouverneur général du Soudan et haut-commissaire britannique en Egypte, ils lui ont répondu qu’ils étaient trop jeunes et n’occu­paient pas de poste important pour représenter la nation. Ils lui ont conseillé d’être accompagné par Ali Chaarawi pacha et Abdel-Aziz beh Fahmi, deux membres au parlement. Les trois hommes devaient demander à Sir Reginald Wingate de se rendre en France afin d’assister à la conférence de paix qui se tenait à Versailles en 1919. Mais le haut-commissaire britannique a refusé sous pré­texte qu’ils n’avaient pas le droit de représenter la nation. Alors les quatre jeunes partisans, fidèles à leur leader, se sont mobilisés pour rassembler des procurations. En une semaine, ils avaient collecté près d’un demi-million de procurations des Cairotes. A cette époque, l’Egypte ne comptait que 14 millions d’habitants et le nombre de procura­tions avait atteint deux millions dans toute l’Egypte », poursuit le petit-fils Ezz Al-Arab.

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Hamd Al-Bassel avec le leader Saad Zaghloul.

En fait, c’est cette jeunesse rebelle et engagée qui marque cette page glorieuse dans l’histoire de la Révolution de 1919. Les souvenirs défilent dans sa mémoire. Il se souvient de la première rencontre entre Saad pacha et son grand-père. « Au début du XXe siècle, un grand procès avait secoué l’opinion publique et divisé le peuple égyptien en deux camps: les pour et les contre. C’était l’histoire d’amour entre Safiya Al-Sadate, fille du président du syndicat des Achraf (descendants du prophète), qui avait quitté la maison familiale pour se marier avec un journaliste de renom (Ali Loutfi). Son père a intenté un procès et a pris un avocat très connu à cette époque pour réclamer la séparation des deux époux, le mari a eu recours à un autre aussi célèbre. Quant à la fille, qui n’avait pas les moyens, elle a fait appel à un jeune avocat, à qui elle ne pouvait verser qu’une maigre somme de deux livres en guise d’avance et deux livres après le jugement. Cet avocat était mon grand-père, il a accepté de relever le défi. Depuis, il a gagné en popularité dans son quartier. Il a été aussi le seul avocat en Egypte à avoir osé défendre la cause d’Al-Walda pacha, mère du khédive Abbas Helmi (1892-1914), vivant en exil. Elle a intenté un pro­cès contre le sultan Fouad qui avait confisqué les biens de Abbas Helmi, en montant sur le trône en 1917 ».

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Le journaliste Abdel-Azim Al-Bassel raconte l’histoire de son grand-père. (Photo:Mohamad Maher)

Le petit-fils relate ainsi l’histoire de son grand-père qui a tenu à ses principes jusqu’à sa mort : « Cette popularité a poussé les habitants de son quartier, Sayéda Zeinab, à l’encourager à présen­ter sa candidature au parlement que le colonisa­teur avait créé avant la guerre en 1913. Quand mon grand-père a déposé son dossier de candida­ture, il a reçu la visite de Saad pacha. Ce dernier, qui s’apprêtait à déposer la sienne, lui a dit qu’il préférait ne pas se présenter pour le soutenir, car il représentait la jeunesse. Mon grand-père a refusé et lui a demandé de déposer ses papiers et lui a dit que sa maison servirait de siège pour la propagande de sa candidature. Ce fut le début d’une relation profonde qui marquera l’histoire de l’Egypte ».

Des jeunes, des provinciaux, des bédouins

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Fouad Badrawi confie qu’il visite chaque année le mausolée de Saad Zaghloul et d’Al-Nahhas. (Photo:Mohamad Abdou)

Ezz Al-Arab est en fait parmi les figures de la nouvelle génération 1900, imprégnée par les idées modernes libérales, les slogans de Qassem Amin qui réclamait la libération de la femme, l’ouverture de l’Université égyptienne en 1908, l’épanouisse­ment de la presse écrite, etc. Tous ces facteurs ont mené à la révolution dont les jeunes sont les acteurs actifs malgré la désapprobation de l’an­cienne génération. A cette époque, plusieurs foyers égyptiens vivent un véritable conflit de généra­tions: les jeunes aspirent à faire évoluer la société et les plus âgés refusent de remuer l’eau stagnante.

Dans son ouvrage intitulé La Révolution de 1919 aux yeux d’un enfant égyptien, le sociologue Sayed Eweis raconte comment le comportement des membres de sa famille a changé, selon les intérêts de chacun. Alors que son grand-père fait fortune durant la guerre, grâce à des transactions avec les colons anglais qui, selon lui, ont construit les infrastructures et contribué à l’essor écono­mique du pays, son cousin, jeune étudiant à Al-Azhar, voit les choses autrement. Ce dernier suit les traces des jeunes étudiants en droit, qui, enthousiasmés par les idées révolutionnaires, déclenchent la première étincelle de la révolution. Il participe aux manifestations et est témoin du premier martyr tombé dans les rangs des jeunes.

Outre les jeunes, d’autres jouent aussi un rôle important, mais à l’ombre. Ce sont les provin­ciaux. A l’instar de Youssef Al-Guindi, un jeune homme natif du gouvernorat de Gharbiya, qui décide de déclarer l’indépendance de la ville de Zefta du Royaume égyptien durant la révolution. Une façon d’attirer l’attention de la communauté internationale, faire pression sur le colonisateur et réclamer le retour de Saad Zaghloul et ses parti­sans, exilés à Malte, et ce, le 18 mars, c’est-à-dire une semaine après le déclenchement des manifes­tations au Caire. Au Fayoum, les manifestations ont lieu dans ce gouvernorat deux jours avant, pour soutenir la révolution et réclamer le retour d’un de ses fils, Hamd Al-Bassel, en exil avec Saad Zaghloul.

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Ahmad Ezz Al-Arab, le petit-fils d’un jeune avocat qui a côtoyé Saad Zaghloul dans sa lutte patriotique. (Photo:Yasser Al-Ghoul)

Aujourd’hui, les préparatifs vont bon train dans ce gouvernorat— qui fête sa journée nationale coïncidant avec le jour où ses habitants ont rejoint la foule rebelle au Caire en 1919. Cette année, les festivités dans ce gouvernorat— resté longtemps fidèle au Wafd— sont particulières. Pour la tribu Al-Bassel, composée de quatre familles, la com­mémoration du centenaire de la Révolution de 1919 est un évènement particulièrement impor­tant. L’histoire du grand-père a forgé l’esprit des petits-enfants. La célébration aura lieu au Centre de la renaissance du patrimoine pour montrer le rôle de ce villageois d’origine bédouine qui a joué un rôle important aux côtés du leader Saad Zaghloul. Une autre célébration aura lieu au gou­vernorat du Fayoum, et précisément dans la mai­son familiale Al-Bassel où l’on conserve encore les photos et les lettres échangées entre Saad et Al-Bassel qui ont entretenu des correspondances.

Une occasion pour les passionnés d’Histoire de connaître le parcours de cet homme qui a travaillé dans les coulisses. « Hamd Al-Bassel avait d’autres préoccupations que celle de sa commu­nauté bédouine, il s’intéressait à la vie politique de son pays, contrairement au simple bédouin qui était souvent préoccupé par les tracas de sa tribu. Il a connu Saad pacha lors d’une visite du leader dans le village natal d’Al-Bassel en 1908, où il était le plus jeune à occuper le poste de maire », raconte le journaliste Abdel-Azim Al-Bassel, son petit-fils. Ce dernier conserve tous les documents et veut les publier dans un livre pour raconter l’histoire de ce bédouin qui a vécu dans l’ombre, mais a joué un rôle important durant la révolution. « Ce grand homme fut condamné à mort en 1922, après avoir été accusé, avec sept autres, de s’op­poser à l’occupation anglaise et de tenter de détruire l’économie du pays. Il fut parmi les fon­dateurs de la Banque Misr. Le procès des sept révolutionnaires était connu sous le nom du pro­cès des sept lions, car ils ont accepté leur sort avec courage et bravé bien des défis, même après que leur peine ait été allégé, à sept ans de prison avec une amende de 500 L.E. », raconte Abdel-Azim Al-Bassel, qui a été élu député au parlement du parti Wafd (2004-2008). « Quand mon grand-père était en prison avec Saad pacha, on lui a fait savoir que le groupe clandestin du Wafd avait besoin d’argent et il a réussi à transmettre un message codé à son frère en lui demandant de faire le nécessaire pour aider le groupe. Il lui a envoyé cette phrase: Le coq chante au-dessus du moulin et ne trouve rien à picorer. Son frère a compris le sens de son message et s’est débrouillé pour financer le front national qui a pu unifier la nation afin de réclamer l’indépendance du pays »,poursuit le petit-fils d’Al-Bassel.

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La maison de la famille Al-Bassel accueille aujourd’hui les fascinés de l’Histoire.

Dans son ouvrage L’Histoire de la Révolution 1919, publié par l’Organisme général des palais de la culture en 2009 à l’occasion du 90e anniversaire de la révolution, l’écrivain Emad Abou-Ghazi reprend quelques récits des mémoires rédigées par Al-Bassel lors de son exil à Malte. L’officier chargé de surveiller Saad Zaghloul et ses partisans dont Hamd Al-Bassel leur a dit qu’ils avaient quitté l’Egypte après avoir mis le feu dans le pays. « On a compris que des événements importants se dérou­laient dans le pays, et on n’a pas voulu poser de questions afin de ne pas susciter les soupçons. Deux jours plus tard, le cuisinier allemand chargé de nous préparer nos repas nous a remis clandesti­nement une copie du journal Times qu’il avait cachée à l’intérieur de ses chaussures. On a appris que le peuple égyptien était en révolte, que des affrontement avaient eu lieu entre les étudiants et les soldats anglais et que les avions avaient bom­bardé le gouvernorat du Fayoum et tué plus de 400 bédouins. On s’est juré de poursuivre la lutte et déployer tous nos efforts pour défendre la cause de notre patrie », avait témoigné Hamd Al-Bassel dans ses mémoires.

Quant au petit-fils, Abdel-Azim Al-Bassel, il ne rate aucune occasion pour divulguer le rôle de son grand-père et lui rendre hommage. Il ajoute que le rôle de son aïeul ne s’est pas arrêté à soutenir la révolution égyptienne, il a joué un autre important au niveau régional: « Il a soutenu également la Révolution libyenne qui s’est déclenchée en 1911 (elle a duré 20 ans) et a accueilli chez lui plusieurs combattants qui ont fui la colonisation italienne en leur offrant un terrain agricole de 500 feddans afin qu’ils puissent subvenir à leurs besoins ».

Des juifs aussi

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Or, la Révolution de 1919, qui fut la première dans l’histoire égyptienne déclenchée par le peuple égyptien, n’est pas seulement un soulèvement contre le colonisateur britannique, mais aussi une révolution qui a propagé de nouvelles idées ayant trait à la citoyenneté. Une révolution qui a réussi à unifier toutes les catégories de la société égyp­tienne, tant les coptes que les musulmans, un modèle pour le leader indien Gandhi qui n’a pas réussi à unifier les hindous et les musulmans. Les juifs ont joué également un rôle dans cette révolu­tion qui n’a pas été mis en avant pour des raisons politiques.

L’écrivain Moustapha Obeid, qui a écrit une série d’articles dans le quotidien Al-Wafd sur les histoires de la Révolution 1919, met l’accent sur le rôle qu’ont joué les juifs dans la lutte contre le colonisateur anglais. « Dans le livre intitulé Al-Wafd Al-Masri, le premier ouvrage égyptien publié du vivant de Saad pacha, qui a raconté l’histoire de cette révolution égyptienne, l’écrivain Mohamad Aboul-Fath, fondateur du journal Al-Masri, a écrit que la Révolution de 1919 avait été un chaudron où tous les spectres de la société se sont confondus. Tout le monde a participé à la lutte contre la colonisation », témoigne Obeid en poursuivant: « Ce journaliste a consacré un cha­pitre entier pour illustrer la lutte des juifs lors de la révolution, à commencer par l’initiative prise par le rabbin de cette époque, à savoir collecter des procurations pour permettre à Saad pacha de devenir le porte-parole des Egyptiens, en passant par les manifestations organisées par les juifs contre le colonisateur, le 9 mars, et auxquelles le rabbin a participé, jusqu’au rôle qu’ont joué cer­tains journaux détenus par les juifs comme le journal francophone Liberté, dont le propriétaire Léon Castro a consacré des pages pour dénoncer l’occupation anglaise, tout en soutenant le mouve­ment patriotique et le leader Saad pacha ».

Selon lui, la création de l’Etat hébreu a peut-être poussé les historiens à négliger le rôle des juifs. Cependant, il s’agit « d’une erreur historique dans le monde arabe et en Egypte en particulier », comme l’estime Obeid, car certains juifs égyptiens ont trouvé la mort lors de la Révolution de 1919. « Le plus célèbre étant David Hazan, impliqué dans des assassinats secrets au sein d’associations des services clandestins. Il fut arrêté en 1922 et exécuté par la suite », raconte Obeid.

Sayed Darwich, la voix de la révolution

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Des membres des tribus arabes du Fayoum.

Et ce n’était pas le seul martyr dont le nom est tombé dans l’oubli. Sayed Darwich, la voix de la révolution, qui avait le pouvoir de mobiliser la foule par ses chansons patriotiques, est également un autre exemple. Qoum Ya Masri (Egyptien, lève-toi), Béladi Béladi (ma patrie), les chansons qu’il a composées servaient de slogans lors des mani­festations et ont éveillé la conscience collective des Egyptiens qui les répétaient, marquant ce sen­timent de patriotisme. Au cours d’une interview accordée lors de l’émission Hiya Fawda (c’est le chaos) à la chaîne Ten, le chanteur Iman Al-Bahr Darwich a confié que son grand-père avait été assassiné par le colonisateur anglais. Ce chanteur, qui a réussi à enflammer la rue égyptienne durant la Révolution de 1919, a trouvé la mort et a été enterré dans des conditions mystérieuses, alors qu’il avait à peine 32 ans. « Probablement, il a été empoisonné lors d’un dîner chez une famille qui soutenait les colons anglais », selon un article publié le 10 septembre 2018 dans le quotidien Al-Wafd lors de la commémoration de sa mort.

Il justifie son hypothèse par une histoire que sa grand-mère lui a racontée. « La famille a demandé une autopsie pour connaître les causes de sa mort, mais les colons anglais ont refusé », affirme le petit-fils, opposé aux rumeurs qui ont circulé et ont traversé les frontières à cette époque préten­dant que ce chanteur est mort après avoir consom­mé une overdose de haschich.

Une histoire de famille

La révolution reste un événement qui a réussi à élaborer des idées auxquelles le parti néo-Wafd est resté fidèle. Les préparatifs vont bon train au siège de ce parti, considéré comme la mémoire et le symbole de cet événement. A l’entrée, les sta­tues des grandes figures du Wafd: Saad pacha Zaghloul, Moustapha Al-Nahhas pacha et Fouad pacha Séragueddine— qui a remis ce parti à la vie politique en 1978 après une absence de 25 ans— occupent l’entrée du vieux palais. Dans le bureau du député Fouad Badrawi, petit-fils de Séragueddine et membre d’une grande famille wafdiste (qui a rejoint ce parti en 1936), on peut voir encore les photos de Saad pacha Zaghloul. « J’ai été élevé dans la maison de Fouad Séragueddine et j’ai été nourri par les histoires de patriotisme. Mon grand-père n’a pas partici­pé aux manifestations de l’époque alors qu’il était étudiant à la faculté de droit, mais plus tard, il a été nommé ministre alors qu’il avait 36 ans et a fait partie de plusieurs gouvernements à majorité wafdiste. Dans ma famille, on commé­more chaque année le jour de la mort de Saad pacha et celle d’Al-Nahhas qui tombe le même jour, le 23 août, et ce, par une visite aux cime­tières des deux leaders. Et au siège du parti, on raconte l’histoire des deux leaders chaque année. Je suis imprégné par les idées de cette révolution et par l’histoire des deux leaders, surtout Al-Nahhas pacha dont je suis un pas­sionné », poursuit Badrawi, qui a rejoint ce parti à l’âge de 23 ans et qui considère le siège du parti comme sa deuxième maison. Pourtant, « cette année, la cérémonie ne va pas être le monopole du parti, car la Révolution de 1919 est un événement important de l’histoire nationale auquel ont contribué beaucoup de personnes, y compris ceux qui ont travaillé à l’ombre », conclut le député au parlement Fouad Badrawi et ex-secrétaire général du Wafd qui a été parmi les membres fondateurs du néo-Wafd.

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