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Les nouveaux objectifs de Washington

Abir Taleb, Mardi, 15 janvier 2019

Le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, vient d'achever une tournée d'une semaine dans la région. Une tournée centrée surtout sur la lutte contre l'Iran.

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Photo: AP

« notre aviation a attaqué des entrepôts iraniens renfermant des armes iraniennes dans l’aéroport international de Damas. La multiplication des attaques récentes démontre que nous sommes plus déterminés que jamais à agir contre l’Iran en Syrie, comme nous nous y sommes engagés ». Haut et fort, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, a fait cette déclaration dimanche 13 janvier lors du Conseil des ministres hebdomadaire. Une rare confirmation du genre de la part d’un responsable israélien.

Rien d’anodin dans le timing de cette révélation, intervenue en plein milieu de la tournée du secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, au Moyent-Orient (Jordanie, Iraq, Egypte, Bahreïn, Qatar, Arabie saoudite, Oman, son escale au Koweït, censée être la dernière, a été annulée en raison d’un deuil familial).

Car la tournée a pris l’air d’un plaidoyer contre l’Iran avant tout. En effet, alors qu’on s’attendait à ce que le responsable américain aborde différents dossiers chauds dans la région— la Syrie, le Yémen, le processus de paix—, et que sa tournée résolve des alliances parfois ébranlées par de récents événements, de l’assassinat de Jamal Khashoggi au retrait américain annoncé de Syrie, comme le disaient certains analystes, c’est l’Iran qui a pris le dessus dans quasiment toutes ses escales. Et pour preuve, la plus importante décision sortie de cette tournée— annoncée par Mike Pompeo dans une interview diffusée vendredi 11 janvier sur la chaîne américaine Fox News — est la tenue, en Pologne, les 13 et 14 février prochain, d’une réunion ministérielle à laquelle participeront des dizaines de pays. Cette réunion sera centrée sur « la stabilité, la paix, la liberté et la sécurité au Moyen-Orient », a indiqué M. Pompeo, « et cela inclut un élément important qui est de s’assurer que l’Iran n’ait pas d’influence déstabilisatrice ».

« Cette réunion ministérielle va discuter d’une gamme de sujets cruciaux, dont le terrorisme et l’extrémisme, le développement de missiles et la prolifération, le commerce maritime et la sécurité, et les menaces posées par des groupes soutenus par certains pays dans la région », indique le communiqué américano-polonais. Bref, une réunion anti-Iran, même si le communiqué officiel ne cite pas explicitement le nom du pays. Téhéran n’a d’ailleurs pas tardé de réagir, convoquant le plus haut diplomate polonais basé dans le pays pour protester contre la décision de Varsovie d’accueillir ce sommet organisé par Washington. Il a été signifié au chargé d’affaires polonais, Wojciech Unolt, que cette conférence était « un acte hostile des Etats-Unis contre l’Iran et les (autorités iraniennes) attendent de la Pologne qu’elle s’abstienne d’accepter d’organiser cette conférence ».

En réponse, le ministère polonais des Affaires étrangères a estimé dans un communiqué publié dimanche 13 janvier au soir que « la communauté internationale avait le droit de discuter de différents problèmes régionaux et globaux ».

Si l’on laisse de côté cette mini-crise diplomatique entre Téhéran et Varsovie, il est clair que la tournée du chef de la diplomatie américaine avait pour principal objectif de rassembler les pays de la région autour d’un même but : contrer Téhéran. Dans quasiment chaque escale, Mike Pompeo a parlé Iran, appelant tantôt à un partenariat avec les pays de la région pour lutter contre « l’agression iranienne », promouvant tantôt un « Otan arabe », et insistant surtout sur le fait que Washington continuera d’oeuvrer « par la diplomatie pour chasser jusqu’au dernier Iranien de Syrie, même après le retrait des soldats américains ».

Préserver les alliances stratégiques

S’il était question de rassurer sur l’après-retrait américain de Syrie— la tournée de Pompeo est justement intervenue après les soubresauts provoqués par cette annonce—, il s’agissait surtout de rassurer que ce retrait ne touche pas à la politique anti-iranienne de Washington. « Il n’y a aucune contradiction » dans la stratégie des Etats-Unis, a lancé le secrétaire d’Etat américain, en réponse à ceux qui estimaient que le désengagement américain profitait à l’Iran. Même la crise entre le Qatar et ses voisins a été évoquée dans cette optique: pour Mike Pompeo, cette crise a duré trop longtemps et menace l’unité régionale nécessaire pour contrer l’Iran.

Un objectif ultime dans lequel Washington compte sur ses alliés stratégiques dans la région, notamment l’Arabie saoudite. D’où le jeu d’équilibriste que le chef de la diplomatie américaine s’est évertué à faire lors de son escale saoudienne: préserver l’alliance jugée prioritaire avec l’Arabie saoudite, tout en affichant, sous la pression de la classe politique américaine, une certaine fermeté après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi. Washington comme Riyad semblent surtout pressés de tourner cette page...

Avec une priorité clairement affichée d’affronter l’Iran, par tous les moyens et sur tous les terrains, Washington veut s’appuyer sur les alliés des Etats-Unis, selon Pompeo. Et l’autre allié important, voire premier de Washington, c’est Israël. Conséquence: le soutien accordé à Israël pour combattre militairement l’Iran en Syrie. Le chef de la diplomatie américaine a promis que Washington continuerait à « faire en sorte qu’Israël conserve la capacité militaire de se défendre contre l’aventurisme agressif du régime iranien ». On comprend ainsi la « franchise » du premier ministre israélien...

Des sujets relégués au second plan

Bref, les autres questions relatives aux conséquences du retrait américain (sort des Kurdes du nord de la Syrie et guerre anti-Daech) ont été reléguées au second plan. Pourtant, la question kurde n’est pas des moindres et a donné lieu à un bras de fer entre la Turquie et les Etats-Unis. Les deux pays ont toutefois affirmé avoir discuté lundi 14 janvier de la création d’une « zone de sécurité » dans le nord de la Syrie, après un nouvel épisode de tensions à propos du sort des milices kurdes YPG. En effet, le président américain, Donald Trump, a menacé la veille de « dévaster la Turquie économiquement si elle attaque les Kurdes », alors qu’Ankara menace depuis plusieurs semaines de déclencher une nouvelle offensive contre les Unités de protection du peuple (YPG), en réponse, Ankara a assuré ne pas être « intimidé » par de telles menaces et que la Turquie continuerait de combattre les YPG. Mike Pompeo a précisé lundi 14 janvier qu’il s’agirait d’une zone située le long de la frontière turque, afin de protéger à la fois les milices kurdes et la Turquie. « Nous voulons une frontière sûre » et « sans violences » pour « toutes les parties », a-t-il dit.

Autre question importante, la lutte antiterroriste. A ce sujet, le chef de la diplomatie américaine s’est contenté d’affirmer que les Etats-Unis « ne se retireront pas » de la lutte contre les djihadistes, menée sous d’autres formes, tant qu’elle ne sera pas achevée. « Notre engagement à continuer de prévenir la réémergence de Daech est réel, important, on va continuer à le faire. Nous allons simplement le faire différemment », a-t-il dit.

Enfin, le grand absent de cette tournée aura été le processus de paix israélo-palestinien. Dans son discours au Caire, Mike Pompeo n’a consacré qu’une phrase laconique à un objectif qui semble désormais hors d’atteinte.

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