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Manbij, le nouvel épicentre du conflit

Racha Darwich, Mardi, 08 janvier 2019

La décision du retrait des forces américaines de la Syrie semble jouer en faveur du régime d’Al-Assad, qui a conclu un accord avec les Kurdes pour le déploiement de l’armée dans le nord du pays, afin de les protéger d’une éventuelle offensive turque.

Manbij, le nouvel épicentre du conflit
Face aux menaces turques, les Kurdes ont appelé le régime syrien à déployer ses troupes dans des régions au nord de Manbij. (Photo : AP)

Après la déclaration soudaine de Donald Trump de retirer les forces américaines de la Syrie, les forces kurdes ont fait appel à l’armée syrienne pour déployer ses forces à Manbij, dans le nord-est du pays, craignant une offensive turque sur la région. Damas a aussitôt répon­du à l’appel et a commencé le déploie­ment de ses forces en lisière de Manbij. Selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH), près de 300 combattants du régime et des milices alliées se sont déployés dans la ville, créant une « zone-tampon » entre les territoires rebelles pro-Ankara et la cité elle-même. Ankara aurait effectivement déployé des renforts militaires aux frontières syriennes à proximité de Manbij dans le cadre de leur volonté de rem­placer les forces américaines, mais aussi de combattre les Unités de protection du peuple (YPG), la prin­cipale milice kurde syrienne, consi­dérée par Ankara comme un mouve­ment terroriste étroitement lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). « La présidentielle turque est prévue pour mars prochain. Avant tout scrutin, Recep Tayyip Erdogan a l’habitude de se lancer dans ce genre d’aventures pour gagner le maxi­mum de voix. Cette fois-ci, il veut gagner les voix du Parti d’action nationaliste antikurde en lançant une offensive contre Manbij », explique la politologue Mona Soliman. La Turquie refuse la pré­sence en Syrie d’un territoire kurde autonome le long de ses frontières, de crainte que les Kurdes turcs ne suivent l’exemple.

Dès le déclenchement de la révolu­tion syrienne en 2011, les Kurdes avaient annoncé leur soutien à la rébellion et déclaré leur autonomie. Depuis cette date et jusqu’en 2018, il n’y avait aucun contact entre le régime syrien et les Kurdes qui, aidés par une coalition sous com­mandement américain, luttaient contre Daech et gagnaient de larges territoires dans le nord et l’est de la Syrie, imposant leur emprise sur près du tiers des territoires syriens. « Les choses commencent à changer en 2018, lorsque la Turquie a commen­cé à lancer des offensives contre le nord de la Syrie et a réussi à occuper plus que la moitié du nord du pays. Des offensives qui ont coûté la vie à un grand nombre de Kurdes », explique Mona Soliman. Damas a alors annoncé être disposée à soute­nir les Kurdes contre la Turquie en contrepartie de l’engagement de pourparlers directs. C’est ainsi qu’ont commencé, à la mi-2018, les premiers pourparlers politiques directs entre le régime syrien et les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) autour de la nature des rela­tions entre les deux parties. Le régime syrien a accepté l’instaura­tion d’une administration autonome kurde et non pas un Etat indépendant en contrepartie du retour des villes kurdes sous le contrôle du pouvoir central de l’Etat syrien, y compris Manbij.

Revirement d’alliance

Après l’annonce de Washington du retrait des troupes américaines de la Syrie, les Kurdes se retrouvent seuls. Ils n’avaient pas d’autre choix que d’appeler à l’aide le régime syrien. Il est donc tout à fait possible que les forces syriennes reprennent mainte­nant le pouvoir de Manbij.

Selon le journal syrien Al-Watan, proche des autorités, un diplomate arabe à Moscou aurait rapporté que les dernières ententes entre Ankara et Moscou, à la suite de la décision du retrait américain, envisageaient « le retour de la ville de Manbij et des régions environnantes sous le contrôle du pouvoir central de l’Etat syrien ». Le retrait des troupes américaines de la Syrie pourrait donc consacrer le retour de Damas dans le nord du pays en position de force grâce au soutien russe. Mais pour l’instant, la ville est encore sous le contrôle kurde, alors que les unités de l’armée syrienne sont stationnées en dehors de la ville. « La situation demeurera telle quel–le jusqu’à la fin de la tournée du secrétaire d’Etat améri­cain dans la région au cours de laquelle il devra mettre les points sur les i concernant le retrait des forces américaines de la Syrie », pense Mona Soliman, précisant que Mike Pompeo effectue une tournée du 8 au 15 janvier au cours de laquelle il doit visiter une dizaine de pays arabes. Et d’ajouter : « Après avoir annoncé son soudain retrait de la Syrie, Trump est revenu sur ses pas et a annoncé que les Etats-Unis ne pouvaient pas abandonner les Kurdes en proie aux Turcs. En effet, au cours de leur coopération avec Washington dans la lutte contre Daech, les Kurdes ont acquis d’énormes quantités d’armes de pointe et ont eu accès à d’impor­tantes informations stratégiques. Au cas où ils seraient abandonnés par les Américains, ils cherche­raient immédiatement le soutien des Russes. Dans ce cas, les Etats-Unis seraient perdants. Il se peut que la nature des relations change entre les Etats-Unis et les Kurdes. Washington peut leur laisser la liberté de reprendre de bonnes rela­tions avec le régime d’Al-Assad en contrepartie de la préservation de la stabilité dans la région ».

Pour sa part, Moscou a jugé posi­tive l’avancée de l’armée syrienne à Manbij, estimant que cela allait « dans le sens d’une stabilisation de la situation ». En effet, si le régime d’Al-Assad reprend le contrôle des régions conquises par les Kurdes au gré des batailles contre Daech, il aura restitué la totalité des territoires syriens à l’exception des régions occupées par la Turquie.

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