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Al-Azhar: Le cheikh et le pharaon

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 15 avril 2013

L'ouvrage de Hélmi Namnam relate la longue et prestigieuse histoire d'Al-Azhar. L'auteur livre les secrets des relations entre les grands cheikhs de cette institution et les dirigeants politiques. Une guerre d'influence qui n'est pas prête à cesser.

« L’indépendance de l’institution d’Al-Azhar commence par l’indépendance de son grand imam ». Voilà la conclusion de l’introduction du livre de l’écrivain Hélmi Namnam « Al-Azhar : cheikh et machiakha ». L’auteur nous plonge dans l’histoire de cette institution et met en relief la nature des relations entre les cheikhs et les régimes politiques au fil des décennies.

Une relation marquée par la volonté des dirigeants politiques de faire de cette institution religieuse une instance gouvernementale au service de leur politique. « Un péché », selon l’auteur, commis à la fois par les dirigeants et les oulémas. Cela faisait perdre à l’Etat « la voix religieuse qui pouvait l’alerter sur tout éloignement du véritable islam ».

Concernant Al-Azhar, « sa crédibilité et son pouvoir d’influence sur l’opinion publique étaient remis en question, car ces oulémas devenaient les érudits du sultan ». C’est durant l’époque ottomane qu’a débuté le rôle social et politique d’Al-Azhar. Le sultan Sélim Premier, voulant briser la barrière entre le wali (gouverneur) qui ne parlait pas l’arabe et les Egyptiens, choisit Al-Azhar pour jouer un rôle de médiateur.

Le poste du cheikh d’Al-Azhar apparaît pour la première fois durant cette époque. Il est le représentant d’Al-Azhar auprès du wali. Ce grand cheikh devait alors transmettre les plaintes des citoyens à la citadelle, résidence du gouverneur. La nomination du cheikh devient une décision politique. Bien que la nomination du cheikh commence par l’accord des savants représentant les quatre doctrines de l’islam, l’ultime étape consiste à proposer le nom de la personne retenue au wali qui donne son approbation ou son refus.

Lors de l’Expédition de Bonaparte en Egypte entre 1798 à 1801, celui-ci a voulu ancrer son influence en Egypte. Le moyen le plus direct qu’il a utilisé a été d’accorder un profond soutien à Al-Azhar. Son premier Diwan était formé de 9 personnes renfermant le grand cheikh d’Al-Azhar.

Selon l’auteur, le danger était que, « pour la première fois dans l’Histoire, les imams ont dû effectuer un travail administratif et politique, portant ainsi en partie la responsabilité des erreurs de Bonaparte ». Le cheikh Ahmad Al- Charqawi, grand imam d’Al-Azhar de l’époque, n’oubliait jamais de louer la présence de Bonaparte lors de ses prêches du vendredi.

Un intermédiaire

Le rôle d’intermédiaire joué par Al-Azhar n’était pourtant pas vu d’un bon oeil par les Egyptiens. L’auteur raconte l’histoire du cheikh Charqawi qui, lors de la présentation de son initiative sur l’arrêt de violence commise par des Egyptiens envers les soldats français à cause de l’augmentation des impôts, s’est retrouvé attaqué par les contestataires. Ils n’ont pas hésité à jeter son turban de cheikh à terre.

Un fort contraste existait entre le grand cheikh, qui prenait parfois le parti du régime, et les « petits turbans », qui se rangeaient aux côtés du peuple dans beaucoup de révolutions égyptiennes. Dans son chapitre, « La Révolution de 1919, Al-Azhar avance et le cheikh fait marche arrière », l’auteur décrit l’isolement du cheikh Al-Mahdi Al- Abbassi.

Celui-ci restait muet face à la politique de gaspillage menée par le khédive Ismaïl. Cette critique n’était pas seulement une revendication d’Ahmad Orabi, mais celle des azharites aussi. Le cheikh, qui fut un outil de pouvoir de la famille de Mohamad Ali, était perçu comme un employé de l’Etat.

Les grands cheikhs et les présidents

L’auteur commence la seconde partie du livre en affirmant qu’« il est tout à fait faux d’imaginer que la Révolution de 1952 a rompu totalement avec l’ancien système. L’Egypte républicaine a conservé beaucoup d’éléments qui régissaient la relation de l’Egypte royale avec Al-Azhar, notamment en ce qui concerne la sélection du cheikh d’Al- Azhar et son rôle requis envers le gouverneur ».

Au contraire, le poste de cheikh d’Al-Azhar a connu, sous les présidents Gamal Abdel-Nasser, Anouar Al-Sadate et Hosni Moubarak, un élargissement de ses attributions.

Des amendements protocolaires ont été ajoutés à ce poste, comme par exemple le fait de pouvoir devancer les ministres lors des entretiens et des réunions officielles. C’est ce comité religieux d’azharites que les présidents consécutifs ont persisté à affilier au parti au pouvoir, de l’Union communiste de Abdel- Nasser jusqu’au Parti National Démocrate (ex-parti au pouvoir dissous) sous Moubarak.

Selon Namnam, le cheikh devient « empereur » au vrai sens du terme, notamment suite à la promulgation de la loi 103 de l’année 1961. En effet, cette réforme permet au grand imam de dessiner la politique de l’institution. Quant à la nomination du cheikh d’Al-Azhar, selon l’article 2 de cette même loi, elle devient l’apanage du président qui le choisit selon ses propres critères, sans l’avis du Conseil des ministres ni celui du Parlement.

En dépit des différences, et parfois des contradictions entre la politique de Nasser, Sadate et Moubarak, tous ont pu profiter du soutien d’Al- Azhar dans leur gestion du pays. A cet égard, l’auteur a présenté de nombreux exemples où le discours et les fatwas d’Al-Azhar allaient dans le sens de la politique des chefs d’Etat.

Les cheikhs au service du pouvoir

Abdel-Nasser était connu par ses 3 « non » : « Non à la reconnaissance d’Israël, non aux négociations, non à la paix sans la récupération des territoires occupés ». A l’époque, les fatwas de Mahmoud Chaltout, imam d’Al-Azhar, appelaient les Egyptiens au djihad et à la protection de la Palestine.

En 1977, quand Sadate a décidé de se rendre en Israël, Al-Azhar, à sa tête Abdel-Halim Mahmoud, a soutenu cette démarche en avançant des versets du Coran appelant à la paix.

L’auteur clôt son livre par un dernier chapitre : « Al-Azhar ... de l’après-25 janvier ». Selon lui, Al-Azhar a retrouvé son rôle et son influence sur l’opinion publique. Il voit en la personnalité d’Ahmad Al- Tayeb, modéré et ouvert d’esprit, des qualités permettant un leadership éclairé.

En effet, il n’a pas hésité à présenter sa démission du comité des politiques du PND, afin de marquer sa distance vis-à-vis de l’ancien régime. La deuxième édition du livre a expiré. Une troisième est en cours de préparation par l’auteur.

Comment choisir le grand imam ?

Après plus de 50 ans, la clause de la loi 103 de l’année 1961 relative à l'organisation d'Al-Azhar concernant le mode de désignation du cheikh d'Al- Azhar qui stipulait que le grand imam soit directement nommé par le président de la République a été amendée. Selon la loi modifiée, en janvier 2012 sous le gouvernement Kamal Al-Ganzouri, le grand imam sera choisi par un comité de grands oulémas et devra quitter son poste à l’âge de 80 ans.

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