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Colère populaire: En médiatrice, l'armée égyptienne garde ses distances

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 11 mars 2013

Après le retrait de la police des rues de Port-Saïd, c’est l’armée qui est en charge de la sécurité. En dépit de ce nouveau rôle, il est peu probable qu’elle soit amenée à s’immiscer dans la politique du pays, notamment après l’échec de sa gestion de la transition post-Moubarak.

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L'armée souhaite redorer son blason après sa gestion désastreuse de la période de transition. (Photo: Reuters)

« N’écoutez pas les rumeurs ! Vous êtes une partie du peuple égyptien ... ayez patience et cherchez une solution pour aider vos fils accusés en justice ». Ces mots sont ceux d’un soldat posté au-dessus d’un blindé, invitant une dizaine des protestataires de Port-Saïd à garder le calme, suite à la prononciation du verdict samedi 9 mars.

Une fois ces mots lancés, les manifestants prennent le soldat sur leurs épaules et scandent l’ancien slogan des 18 jours d’avant la chute du régime de Moubarak : « L’armée et le peuple, une seule main ». Les véhicules de l’armée font aussi le tour de la ville côtière en diffusant des versets coraniques en signe de soulagement aux familles des victimes.

Dans un calme profond, l’armée a renforcé ses effectifs autour des points vitaux de Port- Saïd. Malgré des marches de protestations contre un verdict dit « politisé » et le blocage des ferries, les troubles provoqués restent faibles par rapport à ce que beaucoup annonçaient. La ville côtière a, en effet, été, au cours des dernières semaines, une scène d’affrontements sanglants entre manifestants et police.

Désormais, l’armée tente de jouer un rôle croissant pour contenir la colère des citoyens en leur lançant des messages positifs : « La réaction des citoyens vis-à-vis du verdict était civilisée. Ils ont donné un exemple à suivre », ou encore « Ce sont les Port-Saïdis eux-mêmes qui ont protégé le Canal de Suez ». Les militaires affirment par ailleurs que leur présence dans les rues est « exceptionnelle », et qu’ils ne deviendront en aucun cas une alternative à la présence des forces policières.

Un statut retrouvé

Mais pour beaucoup de spécialistes, la relation avec les forces de sécurité est arrivée à un point de non-retour. Le ministère de l’Intérieur affirme, lui, qu’il s’agit « d’un retrait uniquement pour désamorcer la crise ». Pourtant, il faut le dire, le retrait de la police a été accueilli avec joie par les Port-Saïdis qui ont distribué des fleurs aux soldats et sont montés sur les chars pour se faire prendre en photo. L’armée, qui a pris le relais quelques heures avant l’annonce du verdict, a tenu à conserver un langage de proximité avec les citoyens, les invitant à reprendre le travail après une longue période de désobéissance civile depuis le 17 février.

Autour du bâtiment des services de sécurité à la façade carbonisée et aux vitres cassées, les manifestants continuent le bras de fer avec le régime malgré l’état d’urgence et le couvre-feu décrété par le président Morsi pour un mois suite aux actes de violence dans les trois gouvernorats du Canal.

Mais depuis le premier jour, les généraux de l’armée ont clairement fait savoir qu’ils n’utiliseraient pas la force pour faire respecter le couvre-feu. A Port-Saïd, les soldats se sont rapprochés du peuple en jouant des matchs de football pendant les heures du couvre-feu, bravées par les habitants.

Pour l’expert sécuritaire Talaat Mossallam, l’armée, qui souhaite redorer son image après sa désastreuse gestion de la transition, cherche aujourd’hui à éviter toute confrontation directe avec la population. Le ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, a souligné il y a peu que l’armée devait observer un équilibre difficile entre le non-affrontement avec les citoyens et la nécessité de protéger les institutions de l’Etat. « C’est pourquoi ils tiennent toujours à jouer le rôle de médiateur », poursuit Talaat Moustapha. Port-Saïd, où l’armée a multiplié les initiatives pour arrêter l’effusion de sang, en est un exemple. Ce rôle de médiation a toutefois évolué, poussant parfois les militaires à intervenir malgré eux dans les affrontements. Rien de très choquant, même si quelques voix n’ont pas manqué de s’élever contre un retour possible du régime de militaire en Egypte.

L’armée tient aujourd’hui à préciser son rôle. « Nous ne sommes pas une force politique, nous ne voulons pas nous impliquer dans la vie politique, parce que nous avons suffisamment souffert de cette situation. Mais parfois, nous pouvons aider à résoudre les problèmes, nous pouvons jouer un rôle si la situation devient plus compliquée », a assuré Abdel-Fattah Al-Sissi.

Nouvelle mission ?

Selon Qatary, si l’armée égyptienne fut appelée à plusieurs reprises par les régimes pour instaurer l’ordre dans les rues, comme en 1977 lors des incidents « des émeutes de la faim », elle tente aujourd’hui de rester dans la médiation. « L’armée égyptienne est une institution patriotique, la doctrine de l’armée est d’orienter seulement ses canons face à l’ennemi et non pas face aux citoyens. Elle joue aujourd’hui le rôle de l’homme sage qui conserve sa neutralité envers les partis en conflit. Pour le régime, elle est devenue le joker, la carte gagnante qui peut être utilisée face à n’importe quelle crise », ajoute-t-il.

Cette nouvelle volonté de rester neutre est aujourd’hui évidente dans les communiqués de l’armée. Elle est pourtant parfois vue d’un mauvais oeil par le régime, notamment lors de l’appel de l’armée au dialogue entre la présidence et les différentes forces politiques, suite aux violentes manifestations contre la déclaration constitutionnelle du 22 novembre, annulée à la dernière minute.

Beaucoup ont vu dans cette affaire une pression de la présidence cherchant à contrer le retour de la popularité de l’armée. A son tour, l’armée se dresse devant toute tentative de frériser son institution. Les rumeurs autour du limogeage d’Al-Sissi avaient obligé le président Morsi à publier un communiqué officiel dans lequel il renouvelait sa confiance dans les forces armées. Mais selon Qatary, « il existe un conflit masqué entre la présidence et l’armée, chacun tentant d’éviter la confrontation avec l’autre ». Les appels pour un retour des militaires au pouvoir vont-ils faire changer les choses ? « Ceux qui pensent que les pouvoirs de l’armée vont s’étendre hors de Port-Saïd ont tort. Les militaires gardent un mauvais souvenir de la période de transition qui a fini par ternir leur image. En outre, l’armée n’est pas prête à faire un coup d’Etat comme le pensent certains. Les militaires ne veulent pas jouer en politique. Ils sont aujourd’hui conscients que le temps des militaires est révolu », estime Qatary. Même son de cloche chez Talaat Mossallam, qui souligne que le « rôle des forces armées est de protéger les frontières du pays et d’assurer la sécurité nationale. Mais si elle joue le rôle de la police, cela pourra mener avec le temps à un déséquilibre au sein de l’armée elle-même » .

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