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Crise politique: L’initiative d’Al-Tayyeb tourne court

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 04 février 2013

Sortant d'un silence trentenaire, Al-Azhar a invité tous les partis politiques à prendre leurs responsabilités et à signer un traité de non-violence. Saluée dans son ensemble, l'initiative n'a cependant eu aucun impact dans la rue.

Leurs yeux brillent d’optimisme. Rassemblés autour d’une table ronde, sous le capteur attentif des appareils photo et des caméras, des hommes politiques de tous bords dénoncent les violences commises depuis le 25 janvier.

Parmi l’opposition, on note la présence de Mohamad ElBaradei, Amr Moussa et Hamdine Sabbahi, tous issus du Front national du salut. D’autres personnalités, islamistes cette fois, marquent par leur présence : Mahmoud Ezzat, numéro deux des Frères musulmans, et Saad Al-Katatni, président du Parti Liberté et justice.

Jeudi 31 janvier, tous ont souhaité répondre présents à l’invitation au dialogue lancée par le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Al-Tayyeb. Après plusieurs heures de discussions, qui consument peu à peu la lueur d’optimisme, la réunion accouche d’un document « portant sur le rejet de la violence ».

Le lendemain, plusieurs unes de journaux mettent en avant le retour sur la scène politique d’Al-Azhar. L’institution religieuse semble réussir là où la présidence échoue. En effet, celle-ci avait tenté d’organiser une table ronde pour remédier à la violence galopante. Mais l’initiative fut boudée par l’opposition et avait rassemblé un nombre très limité d’islamistes.

Pour autant, ce n’est pas le premier document présenté par l’institution religieuse. Absent du débat public et considéré comme instrument de l’Etat sous Moubarak, Al-Azhar n’a pas attendu le deuxième anniversaire de la révolution pour sortir de l’ombre. En 2011, elle a publié un ensemble de documents censés refléter la pensée modérée d’Al-Azhar, parmi lesquels figuraient un papier établissant la relation entre l’Etat et la religion, un autre s’intéressant au statut des femmes dans la société ou encore aux libertés fondamentales, religieuses, d’opinion, de recherche scientifique, de créativité artistique, etc.

Le dernier document cible, lui, la dénonciation catégorique des violences au nom de la politique. En 10 points, il demande aux signataires, à savoir tous les partis politiques présents pendant la réunion, de « dénoncer la violence sous toutes ses formes » et de s’abstenir de « toute incitation à la violence ».

Un dernier point rappelle « la responsabilité de l’Etat et de son appareil sécuritaire dans la protection des citoyens ». Après les signatures, un comité de 12 personnes, représentatif des factions politiques en Egypte, a été formé. Sa mission principale : préparer chaque étape de ce dialogue. Au moment où il signe le document, le Front national n’omet pas de rappeler ses revendications, à savoir la suspension de la Constitution, la formation d’un gouvernement de salut national, voire l’organisation d’une élection présidentielle anticipée. En guise de conclusion, il appelle les citoyens à une large manifestation, pacifique, pour le lendemain.

Pas d’écho important

Malheureusement, l’optimisme partagé par les différents acteurs politiques se couche avec le soleil. Vendredi 1er février, la scène devient dramatique. Les violences sont toujours vives dans le pays. Al-Azhar est touché en plein coeur. Les signataires du document se lancent des accusations à tout va. Chaque camp accuse l’autre d’avoir apposé sa signature par simple intérêt médiatique.

Le Front national durcit le ton et déclare dans un communiqué son retrait du document. Il refuse de « discuter de la question du dialogue avant que l’effusion du sang ne cesse, que les responsables ne rendent des comptes et que les revendications de l’opposition ne soient satisfaites ». Tenant toujours à son document, Al-Azhar continue d’appeler au dialogue. Pour l’institution religieuse, c’est le seul moyen pour sortir de l’impasse.

Selon Achraf Al-Chérif, professeur de sciences politiques à l’AUC, le document n’a déjà plus de valeur. Les violences commises vendredi 1er février montrent qu’il ne concerne que les élites politiques, et n’a aucun impact dans la rue. « Quand on lit ce document, on dirait qu’Al-Azhar veut seulement résoudre le différend entre le régime et l’élite de l’opposition. Mais une troisième catégorie a été totalement ignorée dans le document, à savoir la rue, qui n’est autre que le déclencheur de la révolution. Celle-ci attend toujours de récolter quelques fruits … Il ne faut pas oublier que la crise d’aujourd’hui provient de la rue », souligne-t-il.

Pour le politologue, l’autre point faible du document est qu’il se concentre seulement sur un rejet de la violence sans pour autant présenter des mécanismes censés y remédier. « Il a traité la violence comme étant un crime et non une réaction contre l’injustice sociale. En outre, il a mis sur un pied d’égalité le bourreau qui agresse et la victime qui se défend, en condamnant seulement la violence des manifestants et la nécessité de protéger les institutions de l’Etat, sans dire un mot concernant la violence policière », conclut Achraf Al-Chérif.

Selon l’Azhari Mahmoud Heindi, issu du Front populaire, Al-Azhar doit désormais prendre ses responsabilités. « On n’a pas besoin de document de moeurs non contraignant, mais d’un document politique qui condamne explicitement le responsable et impose des engagements stricts pour le régime et l’opposition », dit-il.

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