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La Libye peut-elle servir de base alternative à Daech ?

Mohamad Gomaa*, Lundi, 04 avril 2016

La Libye peut-elle servir de base alternative à Daech ?
Daech a revendiqué la création de trois émirats à Barca, à Tripoli et à Fezzan. (Photo : Reuters)

Au cours de l’année 2015, l’Etat islamique (Daech) a établi une tête de pont littoral, après avoir assuré le contrôle de la ville de Syrte et une section du territoire longeant le littoral libyen. Ainsi, il semblerait que suite à la pression que l'organisation subit en Irak et en Syrie de la part de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, la direction de l’organisation djihadiste à Mossoul essaye de trouver une alternative en Libye. L’avis prédominant dans les médias, est que Daech progresse assez rapidement en Libye, un avis étayé par un rapport onusien publié en février 2016, exprimant l’inquiétude face à la progression relativement facile au cours des derniers mois de groupes comme Daech. Or les spécificités de la Libye, et les capacités de Daech, indiquent qu’il est peu probable que les dirigeants de cette organisation puissent rééditer en Libye, leur expérience en Irak et en Syrie.

Ce qui ne minimise en rien la menace que représente Daech en Afrique du Nord. En fait, toute comparaison entre les capacités de Daech en Libye et ses capacités en Irak et en Syrie, montre un grand écart à l’avantage de ces derniers. Et ce au niveau du nombre de combattants, mais aussi de l’étendue du territoire contrôlé par l'organisation, ou encore des ressources économiques. Quand l'organisation s’est manifestée pour la première fois en Libye, elle comptait moins de 800 combattants. En décembre 2014, le général David Rodriguez, chef du commandement américain en Afrique (Africom), faisait état de 200 combattants de Daech dans les camps d’entrainement en Libye, en plus de ceux sur le terrain. Alors que les estimations datant de février 2015 les situaient entre 1000 et 3000. Un an après, en janvier 2016, les estimations américaines ont été revues à la hausse, les situant entre 5 et 6 milles.

Les français, eux, parlent de 12 milles combattants. Alors que le nombre de combattants de Daech en Irak et en Syrie serait de18 milles selon les estimations les plus réservées, et entre 20 et 31 milles selon les renseignements américains. D’autres estimations, un peu exagérées, signalent la présence de 100 milles combattants dans ces deux pays. Bref, si l’on compare les estimations les plus pessimistes qui se rapportent à la libye aux estimation les plus optimistes concernant l'Irak et la Syrie, on constate que les combattants de Daech en Libye ne représentent que 30% du nombre de ses combattants en Irak et en Syrie rassemblés. Il est vrai que la concentration des combattants de Daech en Libye est forte, mais leur nombre par rapport à la superficie du pays relativisent leur capacité de progression. En fait, même si Daech a revendiqué la création de trois émirats à Barca, Tripoli et à Fezzan, elle contrôle moins de territoires en Libye qu’en Syrie et en Irak. En réalité sa présence est confinée à une étroite bande littorale de part et d’autre de Syrte d'une longueur de 200 miles. Et alors que Barca fut le premier bastion de Daech en Libye, Tripoli est devenu la base de l’organisation.

Quant à l’émirat de Fezzan, c’est plus un voeu pieux qu’une réalité. C’est que l’idéologie et les méthodes de Daech ont suscité des réactions violentes de la part des milices et des autres organisations djihadistes locales. Ainsi, en juin 2015, des djihadistes réunis sous la bannière du Conseil de la Choura des moujahidines de Derna ont pourchassé les combattants de Daech les obligeants à se retirer de la ville. Plus récemment, une force armée dirigée par le général Khalifa Haftar et appuyée par des forces spéciales françaises a réussi à déloger Daech de certains quartiers de Benghazi.

Alors qu’à Sabratha, Daech a essuyé des frappes aériennes américaines suivies d’offensives lancées par des miliciens locales. Tout ceci a eu pour résultat la restriction de la présence de l’organisation terroriste en Libye où la seule zone qu’elle contrôle se situe dans le dit émirat de Tripoli. Cette zone comprend la ville de Syrte, et les villages de Harawa, Nouflia, et Ben Jawad à l’est et jusqu’à la frontière d’Abou Qrein à l’ouest. En gros, Daech sévit sur quelque 4550 miles carrés, où 100 milles habitants vivent sous son contrôle. Et c’est ce qu’a récemment reconnu le nouveau dirigeant de Daech en Libye, Abdel Qader al-Najdi. Celui-ci a déclaré que « un certain nombre de factions libyennes ont empêché Daech d’étendre son contrôle au-delà de Syrte ». Daech a essayé en Libye, tout comme en Irak et en Syrie, d’imposer des impôts aux habitants de Syrte. Des sources de l’organisation affirment que tous les commerces dans cette ville payent régulièrement des impôts depuis août 2015. Des taxes sont également imposées aux marchandises et des droits de passage sont imposés aux camions sur la partie de la route littorale passant par Syrte, et celle menant au sud. Aussi Daech s’est impliquée dans les activités de contrebande, de trafic humain, de vente de pièces d'antiquité, et de recyclage de butin de guerre.

L'organisation pourrait aussi profiter de petites quantités de brut détournées des pipelines proches, sans s'engager dans des transactions pétrolières de taille. Plusieurs facteurs empêcheraient, en effet, Daech d’exploiter le pétrole libyen, étant donné que de puissants groupes avaient déjà mis la main sur ce secteur avant son arrivée dans le pays. L'infrastructure pétrolière s’étale sur une superficie énorme, et les installations sont souvent à des centaines de kilomètres des puits.

Et alors qu’il est facile de détourner du brut des pipelines, il n’existe pas de réseaux de contrebande pétrolière implantés en Libye qui soient capables de transporter le brut vers des marchés à l’étranger. Oui, des réseaux peuvent se mettre en place, mais cela n’a pas eu lieu jusqu’ici, et même dans ce cas, Daech ne risque pas d’être le premier bénéficiaire d’un tel trafic. Ainsi, l'organisation ne réalise pas de revenues significatives en Libye comme c’est le cas en Syrie et en Iraq et ne risque pas, par conséquent, de compenser en Libye les pertes qui lui ont été infligées dans ces deux pays. Rien n’indique que la branche libyenne de Daech parviendra à l'autosuffisance.

La question confessionnelle qu’elle a bien exploitée en Iraq et en Syrie fait également défaut en Libye, il y a donc fort à parier que la Libye puisse constituer une alternative pour Daech. Certains faits n’en restent pas moins vrais : Daech en Libye est la branche la plus forte dont dispose Abou Bakr Al-Baghdadi. Malgré le peu de territoires qu’elle contrôle en Libye, Daech intensifie ses attaques à travers le pays. L'organisation a bien réussi à faire de la Libye une base pour attaquer d’autres pays.

Elle a revendiqué deux grands attentats en Tunisie en 2015, et un troisième attentat dans la ville frontalière de Ben Guerdane en mars 2016. Il est tout aussi possible pour Daech de s’attaquer à des pays européens depuis la Libye. Les attentats de Paris en 2015 ont montré la capacité de cette organisation à faire circuler ses membres entre l’Iraq, la Syrie et l’Europe. Elle tentera probablement de faire de même en Libye. A l’approche de l’été, la traversée de la Méditerranée sera moins risquée, et des djihadistes peuvent se glisser parmi les réfugiés qui traversent la mer à partir des côtes libyennes.

En conclusion, il est peu probable que Daech parvienne à rééditer en Libye son expérience en Iraq et en Syrie, mais en fait, l’organisation n’a pas besoin de reproduire ce modèle pour représenter un danger pour la Libye, pour ses voisins immédiats et ceux de l’autre rive de la Méditerranée.

*Chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

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