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Les dessous d'une démission

Névine Kamel, Lundi, 26 octobre 2015

Suite à la dévaluation sans précédent de la L.E., la démission du gouverneur de la Banque Centrale d'Egypte (BCE), Hesham Ramez, donne lieu aux interprétations les plus diverses. La polémique est à son comble.

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(Photos : Reuters)

Le dollar se fait rare sur le marché égyptien. Tamer Al-Habbal, propriétaire d’une usine de plastique de la cité industrielle Badr, à l’Est du Caire, a dû faire le tour d’une vingtaine de bureaux de change, afin de pouvoir se procurer 20 000 dollars. « Nous avons besoin d’importer des matières premières », dit-il. Or, comme il le raconte à l’Hebdo, « il n’y a plus de dollars, les bureaux de change n’en ont plus. Ils sont à sec ». Cet industriel n’est pas le seul à ne pas pouvoir trouver des dollars. Pour lui, cela met en danger l’ensemble de son industrie. Mais la situation n’est pas nouvelle : depuis deux ans, les dollars manquent dans les banques et s’échangent à un prix d’or dans les bureaux de change.

Aujourd’hui, le prix officiel du dollar a dépassé pour la première fois le seuil de 8 L.E., pour s’échanger aux banques à 8,03 L.E. Aux bureaux de change, le prix du dollar a atteint 8,5 L.E.

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Le gouverneur sortant de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), Hesham Ramez, est au centre des critiques. Les hommes d’affaires, qui s’estiment les plus touchés par ses politiques, ont fait promouvoir l’idée que sa décision de dévaluer une énième fois la L.E., est derrière la crise du dollar.

Ramez a dévalué la L.E. à 2 reprises, les 15 et 18 octobre, ce qui a entraîné une hausse de 2,5 % du prix du dollar. Outre la dévaluation de la L.E., c’est surtout le plafond que le gouverneur sortant a fixé aux dépôts bancaires (50 000 dollars par mois) pour lutter contre le marché noir, qui lui a valu les foudres des hommes d’affaires.

« Ramez a détruit l’industrie égyptienne et paralysé nos activités par ses décisions rigides. Il regardait seulement sous ses pieds. A quoi bon mettre fin au marché noir, si le prix est de paralyser toute activité industrielle ? », s’exclame Mohamad Al-Bahey, homme d’affaires et membre de l’Union des industries.

Les interprétations ont proliféré autour de la démission de Ramez, qui sera succédé, le 27 novembre, par Tareq Amer, président actuel de la banque nationale Al-Ahli, à Londres.

Renvoi ou démission ? Une question qui s’est posée partout dans les cercles économiques, suite à l’annonce de la nouvelle. « Bien que Ramez ait exprimé son désir de partir à la retraite, la manière dont la nouvelle a été annoncée trahissait un certain mécontentement politique », révèle May Samir, chef de département au sein de la banque du Caire.

Une obligation plutôt qu’un choix

Hala Samaan, experte bancaire, souligne que la dévaluation de la L.E. était plutôt une obligation qu’un choix. Elle défend Ramez en soulignant que la faiblesse des réserves en devises l’obligeait à prendre de telles mesures, rappelant que ces réserves ont passé de 13,5 à 17 milliards de dollars, depuis que Ramez a pris ses fonctions.

Racha Kamal, chef de département à la banque B.N.P. Paris Bas, est du même avis. Pour elle, les décisions de Ramez étaient la pilule amère pour sauver l’économie. Elle ajoute : « Certaines de ses positions ont mécontenté les hommes d’affaires, et c’est là la cause principale de la campagne qui a visé Ramez ». Elle souligne, pour étayer son argument, que les différentes maisons de notation avaient revu à la hausse les notes de l’Egypte, suite à la dévaluation de la L.E. Une mesure également saluée par les institutions internationales, comme une étape nécessaire sur la voie de la réforme. « Les hommes d’affaires saluaient une telle dévaluation et plaidaient pour une libération complète du dollar vis-à-vis de la L.E. », rappelle encore Racha Kamal. Mais c’est surtout sa décision de plafonner les dépôts bancaires, qui a rencontré de fortes oppositions de la part de l’Union des industries et a mécontenté les hommes d’affaires, dans la mesure où elle leur a causé des difficultés à transférer leurs engagements financiers à l’étranger.

Suite à l’annonce de sa démission, Ramez a voulu se justifier à travers son compte Facebook. « J’ai bien achevé ma mission et j’ai déployé tous les efforts nécessaires pour parvenir à une bonne situation économique. J’avais présenté ma démission à la présidence 3 mois avant son annonce ... Je souhaite beaucoup de succès au nouveau gouverneur ».

« L’Egypte fait face à une crise économique et un manque des ressources en devises étrangères, depuis la révolution du 25 janvier 2011. Tout autre pays en situation pareille applique des plans d’austérité. Le gouvernement égyptien a refusé un tel choix. De notre côté, nous avons dû définir des priorités pour l’utilisation des réserves en devises étrangères. C’est ainsi qu’un nombre d’activités a été jugé superflu, et par conséquent, certains hommes d’affaires ont senti un préjudice, ce sont eux qui ont le plus critiqué les politiques de la BCE », s’est ainsi défendu le gouverneur sortant. En effet, les réserves en devises étrangères ont dû chuter de quelques 36 milliards de dollars avant la révolution, à quelques 17 milliards actuellement.

Pour ce qui est du plafond des dépôts bancaires, Ramez insiste sur la validité de cette décision. « C’est une mesure connue au niveau international. Nul investisseur ne peut entrer dans une banque et déposer la somme qu’il veut. Dans chaque pays, la banque centrale contrôle toujours les dépôts bancaires », dit-il. Or, « les hommes d’affaires ne cherchent que leurs intérêts personnels », ajoute-t-il.

Mohamad Zaki Al-Sweedy, président de l’Union des industries, a toujours plaidé, au nom des industriels, pour une annulation du plafond de dépôt. « Les entreprises peinent à rembourser leurs engagements à leurs partenaires étrangers, et ont du mal à importer leurs besoins, et par conséquent, à produire à pleine capacité », dit-il. Il explique que l’Union des industries a reçu quelque 300 plaintes de la part des hommes d’affaires réclamant la suppression de ce plafond. Or, ajoute-t-il, la BCE refusait de discuter la question.

Selon l’Union des industries, une centaine d’usines fonctionnaient à environ 50 % de leur capacité productive, à cause de cette décision. L’affrontement s’est accentué au cours de la dernière période et les accusations contre Ramez faisaient la une de tous les journaux. Finalement, les hommes d’affaires ont donc dit leur mot et ont remporté le round final.

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