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Terrorisme dans le Sinaï : Timides explications politiques

Chérif Albert, Mardi, 03 février 2015

Les attentats du 29 janvier — une trentaine de morts parmi militaires et policiers — varient entre appels à des représailles contre les Frères musulmans et attaques des activistes pro-démocratie. Peu d’éditorialistes invitent à un examen de conscience.

« Nous sommes les partisans des bottes militaires ». C’est sous ce titre que Mohamad Amine a choisi d’afficher son camp. Dans le quotidien Al-Masri Al-Youm, il se lance dans une diatribe contre les Frères musulmans « qui cherchent à détruire l’armée et à démanteler l’appareil sécuritaire ». Pour lui, le temps n’est pas aux larmes, mais à la vengeance: « Laissons tomber les histoires des droits de l’homme. Le peuple veut l’exécution des Frères, ces gens ne méritent pas de vivre parmi nous… Leur suppression est une demande populaire ».

Un verdict d’un autre genre contre les Frères musulmans est prononcé par Abdel-Fattah Abdel-Moneim à travers le quotidien Al-Youm Al-Sabie : « Vous êtes les Frères de Satan, ceux qui tombent parmi vous sont voués à l’enfer, et ceux qui tombent dans les rangs des policiers et des militaires sont des martyrs », juge-t-il.

Dans le même journal, Dendarawy Al-Hawary, s’en prend, tout en les nommant, aux « pseudo-révolutionnaires » qui ont condamné dans un élan de solidarité le meurtre de Chaïmaa Al-Sabbagh (une militante de gauche de 33 ans, abattue le 24 janvier lors d’une marche pacifique), mais qui « se réjouissent face au martyre des militaires. Parce que ces soldats et officiers, issus du Delta du Nil et de la Haute-Egypte, n’ont pas de comptes Twitter, ne se laissent pas pousser les cheveux, ne portent pas le keffieh palestinien noir et blanc, ni d’ailleurs les pantalons taille-basse qui laissent voir les sous-vêtements. Ils ne sont pas non plus des chômeurs qui passent leur temps dans les cafés du centre-ville. Ce sont des gens qui défendent la patrie et qui ne méritent donc aucune sympathie ! ».

Dans les pages du quotidien Al-Watan, Mohamad Al-Barghouthi, reprend le thème récurrent du complot: « C’est donc la guerre. La plus dangereuse de l’Histoire récente et contemporaine d’Egypte. Une guerre menée par le capitalisme occidental, qui y met tous ses moyens méprisables: centres des droits de l’homme, ONG internationales occidentales, milices de mercenaires issus de ces mêmes pays occidentaux, le tout pour épuiser l’intelligentsia égyptienne dans des combats secondaires sur le droit de manifester, les libertés fondamentales, les abus de la police, les principes du découpage électoral… Alors que la patrie fait face à un danger extrême ». L’éditorialiste appelle plutôt ses compatriotes à « jeter à la poubelle les petites querelles politiques et à se mobiliser honnêtement derrière les forces armées et la police ».

L’éditorialiste du quotidien Al-Shorouk, Fahmi Howeidi, ne dispose pas, lui, d’une vision aussi précise. « Beaucoup de questions sont restées en suspens, sans trouver quelqu’un pour les poser. Et celles qui ont été posées n’ont pas trouvé de réponse », écrit-il. « Pourquoi le danger a pris de l’ampleur malgré tous les efforts déployés pour le combattre? Comment les terroristes ont pu mener de telles attaques en quelques minutes? Grâce à quelles lacunes? Comment ne dispose-t-on pas de renseignements ni de moyens de précaution après deux ans d’affrontements féroces dans le Sinaï? Quels sont les points forts des terroristes et nos faiblesses? La société égyptienne est-elle en bonne forme et santé de manière à faire face au terrorisme? Ou est-ce que sa polarisation évidente a plutôt porté atteinte à cette capacité ? », se demande Howeidi, tout en appelant à utiliser une partie du temps qu’on passe dans les dénonciations et les histoires de complots- extérieurs et intérieurs- pour répondre à ces questions.

Toujours dans Al-Shorouk, Abdallah Al-Sennawi fait lui aussi partie de la minorité d’éditorialistes qui ont cherché à donner une dimension politique au débat, au risque d’être accusé de récupération. « Face à un passé qui essaye de renaître, le nouveau régime n’a pas arrêté son choix, malgré ses multiples démentis quant à un retour en arrière. Pendant que les médias, hystériques, distribuent les accusations en toute impunité », note-t-il. « Personne ne serait prêt à soutenir un Etat qui prend ses citoyens à la légère, un Etat soupçonné de vouloir utiliser la guerre antiterroriste pour réinstaurer un régime policier et des politiques contre lesquelles le peuple s’est révolté », prévient-il. Pour Al-Sennawy, « une stratégie cohérente de lutte antiterroriste doit s’appuyer sur une base morale ». Or, la mort de Chaïmaa Al-Sabbagh aura été « l’exemple flagrant de la violation de tout principe moral, comme si la balle qui l’a visée était le prélude aux tirs d’obus » des terroristes.

C’est sûrement dans cette même optique que Gamal Fahmi appelle depuis les colonnes du journal Al-Tahrir le président de la République à « inviter toutes les forces politiques et les symboles patriotiques à une ou une série de réunions pour se mettre d’accord sur les grandes lignes d’un programme politique transitoire et rassembleur, susceptible de guider la société et l’Etat dans leur guerre contre un ennemi abject ».

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