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L’affaire Moubarak, c’est fini  ?

Najet Belhatem, Mardi, 02 décembre 2014

Est-ce la fin du procès ? Sur quoi s’est basé le juge pour l’acquittement ? Quelles seront les conséquences de ce verdict ? Voilà les grandes questions suscitées dans la presse depuis que Moubarak a été innocenté par la justice.

« Bien sûr que non », avance Hossam Bahgat, juriste et défenseur des droits de l’homme dans le site Mada Masr, en répon­dant à la question de savoir si le verdict d’ac­quittement met fin à l’affaire Moubarak.

« Les épopées judiciaires égyptiennes de cette envergure ne se terminent pas en général. Mais la deuxième instance révèle en général un drame plus choquant. Le procureur général a décidé de réétudier l’affaire en prévision d’un appel du verdict de cette semaine devant la Cour de cassation (la plus haute juridiction en matière d’affaires pénales). Et cette cour n’est pas une

cour de fond, mais une cour de droit qui ne statue pas sur les aléas du procès, mais sur la conformité des lois et des procé­dures sur lesquelles s’est basé le verdict. Si elle le confirme, ce sera la fin, et si elle l’in­firme, cela veut dire que ce sont ses conseillers qui vont statuer sur le fond, car elle n’a pas autorité, selon son statut, de renvoyer l’affaire devant une Cour pénale ». Même son de cloche chez le journaliste Mohamad Abou-Gheit, qui écrit dans un article publié par le site d’information Al-Modon : « Ce verdict ne veut pas dire que le rideau est tombé sur le procès du siècle.

C’est l’avant-dernier cha­pitre. Car le Parquet a le droit de faire appel. Le procureur a déjà donné des ordres dans ce sens. La direction des prisons a, pour sa part, pris les devants en annonçant via une source bien informée, reprise par Al-Masry Al-Youm, que les accusés ne quitteront pas la prison parce qu’ils sont sous le coup d’autres affaires: l’affaire des palais présidentiels qui s’est soldée par la condamnation de Moubarak et ses fils à 3 ans de prison, et l’affaire de l’exploitation des soldats par le ministre de l’Intérieur, Habib Al-Adely, dans sa ferme privée, et pour laquelle il a été condamné à 3 ans également.

Sans oublier que le tribunal statue toujours sur les affaires des plaques minéralogiques et celle de la fraude en Bourse où sont impliqués ce même ministre et les fils de Moubarak ». L’auteur ajoute que ce verdict qui acquitte l’ancien président, ses deux fils, son ministre de l’Intérieur et six de ses colla­borateurs proches pour les crimes de meurtre des manifestants, de vente de gaz à Israël à des prix en deçà des cours mondiaux et de malver­sation sur des biens publics, « sans mettre de bouc émissaire sur le plateau, est la réelle surprise ».

Sur quoi est basé le verdict ?

En gros, sur la non-existence de preuves matérielles. « Pour que le juge incrimine les accusés, il faudrait qu’il ait en main des preuves matérielles. Un papier, un document signé par l’un des accusés qui ordonne de tirer sur les manifestants, ou un témoignage de quelqu’un qui dise qu’il a reçu l’ordre verba­lement. Cela n’a pas eu lieu », écrit Hossam Bahgat, toujours dans Mada Masr. « Où sont donc passées les preuves ? », se demande-t-il. « Des autorités souveraines comme on les appelle ont refusé de donner à la Cour en première instance les enregistrements vidéo du Musée du Caire. Et de fait, cette Cour a incri­miné les accusés pour leur négligence dans la protection des manifestants et non pour meurtre ».

Verdict qui a été annulé par celui de ce samedi. « Moubarak a-t-il été acquitté de l’accusation pour meurtre ? », se demande Hossam Bahgat. « Non. Et il n’a pas été incri­miné non plus. Le juge s’est basé dans son verdict sur la non-recevabilité de l’affaire sur la base d’un vice de procédure ». Dans le quo­tidien Al-Watan, l’éditorialiste Emad Adib lance dans un article qui défend corps et âme, comme beaucoup de voix dans les médias, l’ancien-président: « Si Moubarak avait été criminel, il aurait ordonné de tirer sur les manifestants, comme l’a fait Kadhafi ou Bachar Al-Assad, il aurait pris la fuite comme Ben Ali, il aurait vidé et fermé ses comptes en banques. Mais il n’a rien fait de tel ».

« Plan international américano-juif »

Dans ses attendus, le verdict a qualifié le soulèvement populaire qui a mené à la chute de Moubarak « de plan international américa­no-juif en faveur du projet du grand Moyen-Orient. Quant aux millions de manifestants, la Cour les a qualifiés de foule formée de citoyens humbles qui ont souffert de la police et de repris de justice qui ont été mobilisés. Mais ceux qui ont attaqué le ministère de l’In­térieur ce sont les Frères musulmans, les groupes de Ezzeddine Al-Qassam, le Hezbollah et le Hamas. Alors que les manifestants ont été tués par un groupe irresponsable de policiers qui ont tiré de leur propre initiative … », rap­porte Aboul-Gheit, en se basant sur le docu­ment des attendus du verdict.

Amr ElShobaky écrit dans le quotidien Al-Masry Al-Youm : « Est-il possible qu’un verdict de justice soit influencé par l’humeur populaire ambiante ? ». Et d’ajouter: « Il est clair que le procès de première instance qui a condamné Moubarak à 25 ans de prison est intervenu à un moment où l’humeur populaire était à la révolution et demandait justice. C’était une affaire chaude et très tendue. Mais il est clair que depuis le 25 janvier 2011, nous avons assisté à un feuilleton d’adolescence révolutionnaire qui a ouvert la voie à un mou­vement de sympathie envers le régime Moubarak malgré sa corruption. Un an après la révolution, l’opinion publique égyptienne s’est dirigée vers le conservatisme de droite en votant ou pour Morsi ou pour Chafiq. Après le 30 juin, ce virage à droite s’est accentué et le régime Moubarak a diabolisé l’élan révolu­tionnaire ».

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