A l’appel du roi Abdallah d’Arabie saoudite, l’Egypte a accepté cette semaine une réconciliation avec le Qatar, après des mois de brouille politique. Selon le roi Abdallah, ce processus de réconciliation entre le Qatar, d’un côté, et les pays du Golfe et l’Egypte, de l’autre, vise à mettre un terme aux différends entre les pays arabes et à resserrer les rangs face aux défis futurs. «
J’appelle l’Egypte à se joindre à nous sur la voie d’un retour à la solidarité arabe », a souligné le roi Abdallah dans une déclaration publiée par le cabinet royal.
Une initiative à laquelle l’Egypte n’a pas tardé à répondre favorablement. Dans un communiqué, la présidence a estimé que cette évolution ouvrait la voie à une nouvelle ère dans ses relations entre les pays arabes. « Nous regardons vers l’avenir et tournons la page des différends qui nous ont opposés », a dit le communiqué de la présidence égyptienne. Dans une référence à la chaîne qatari Al-Jazeera, le communiqué ajoute : « Le peuple égyptien et ses dirigeants sont convaincus de l’approche positive que les médias arabes adopteront pour soutenir cet accord et fournir un environnement positif pour mettre fin aux divisions ».
Les relations, déjà tendues entre l’Egypte et le Qatar sous Moubarak, se sont envenimées depuis le 3 juillet et la destitution de Mohamad Morsi. Allié des Frères musulmans, le Qatar est considéré comme l’un des principaux bailleurs de fonds des Frères musulmans en Egypte. Doha a abrité sur son territoire les cadres en fuite de la confrérie et a tiré à boulets rouges sur le nouveau régime, le qualifiant de « putschiste ».
Mais l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe soutiennent la révolution du 30 juin et le régime d’Al-Sissi. Sur fond de crise, l’Egypte avait donc rappelé son ambassadeur au Qatar. Le 5 mars dernier, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn avaient aussi rappelé leurs ambassadeurs à Doha, accusant le Qatar de s’ingérer dans leurs affaires et de mener une politique déstabilisatrice dans la région en raison de son soutien à la mouvance islamiste. Suivant les pas de l’Egypte, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite avaient aussi déclaré organisation terroriste la confrérie des Frères musulmans.
Mi-novembre, les monarchies arabes du Golfe sont, cependant, parvenues à un accord lors d’une réunion entre les ministres des Affaires étrangères des pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Suite à cette réconciliation, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont accepté de renvoyer leurs ambassadeurs à Doha. Les pays du Golfe s’étaient, en outre, mis d’accord sur un mécanisme d’application de cet accord de réconciliation.
Quelle ligne pour le Qatar ?
Le Qatar va-t-il opérer un véritable changement de sa politique régionale, notamment en ce qui concerne son soutien aux Frères musulmans ? L’Egypte, qui vient de rejoindre l’accord des pays du Golfe, n’a pas encore formulé de position claire. « Il faut attendre et voir », a déclaré le président Abdel-Fattah Al-Sissi, jeudi dernier, dans un entretien accordé à France 24.
Al-Jazeera, considérée comme la voie de politique internationale qatari, n’a jusqu’à présent pas changé sa politique d’un iota. Elle diffuse nuit et jour des manifestations contre le « coup militaire », défend les Frères musulmans, victimes de « la répression sécuritaire » ou promeut la participation aux manifestations du 28 novembre.
Selon l’écrivain Makram Mohamad Ahmad, si le Qatar a accepté la réconciliation avec les pays du Golfe et l’Egypte, c’est pour sortir de son isolement du CCG et apaiser les critiques externes et internes. Il indique que les pays du Golfe et l’Arabie saoudite avaient intérêt à réintégrer le Qatar dans leurs rangs pour des raisons politiques et économiques, sans perdre un allié régional stratégique comme l’Egypte.
« Toutefois, à la lumière de cette réconciliation, il est prématuré de savoir quelle stratégie adoptera le Qatar sur le long terme. Il incombe, dorénavant, au Qatar de déterminer ses priorités et ses choix politiques et surtout d’arrêter sous couvert d’une chaîne satellite d’inciter à la violence » explique Makram.
Pour sa part, Tarek Fahmi, professeur de sciences politiques, estime que cet accord manque d’engagement concret pour le Qatar. « L’Egypte a toujours défendu des relations constructives avec les pays arabes et c’est pourquoi elle accepte la réconciliation avec le Qatar. Toutefois, Doha doit faire des actes visant à rétablir la confiance entre les deux pays. Le Qatar est-il prêt à reconnaître la légitimité de la révolution du 30 juin, extrader les accusés réfugiés sur son territoire, arrêter le financement des Frères et des radicaux? Ces questions primordiales détermineront le sort de cet accord », affirme Fahmi.
Le pari des enjeux
Yousri Al-Azabawi, politologue, affiche une vision plus tranchée. Selon lui, le contexte régional et international obligera le Qatar à lâcher sous peu les Frères musulmans. Une réévaluation et une réorientation de la politique régionale du Qatar devrait se mettre en place progressivement. « Doha veut ménager les Etats-Unis et apaiser ses relations tendues avec les autres pays du Golfe, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il va arrêter immédiatement son soutien aux Frères musulmans », estime Al-Azabawi.
Autre enjeu: aujourd’hui, dans sa guerre contre l’Etat islamique, Washington n’acceptera plus la relation du Qatar avec certaines organisations islamistes extrémistes. « Le soutien de Doha aux Frères musulmans se justifiait par des raisons de realpolitik et non d’idéologie. Il s’agissait de les utiliser comme une courroie de transmission et de diffusion dans la région et au-delà. La chute des Frères musulmans et le recul du soutien américain à la confrérie inciteront le Qatar, par pragmatisme, à réorienter sa politique et à revoir son engagement en leur faveur, pour préserver ses intérêts à long terme en Egypte », décrypte Al-Azabawi.
Reste à savoir quel profit pourra tirer l’Egypte de la reprise des relations avec le Qatar? « Il faut avouer que l’Egypte n’est pas en position de force. La situation économique est dégradée, les tensions politiques internes se poursuivent et les menaces terroristes s’accentuent. Sans compter les crises avec l’Ethiopie et le Soudan. Ces défis colossaux accablent l’Egypte et entravent la reprise de son rôle régional. Dans de telles conditions, il était difficile de rejeter l’appel de l’Arabie saoudite, surtout à l’approche de la conférence économique qui sera tenue en mars prochain. L’Egypte mise sur cette conférence pour redresser son économie. Dans ce contexte, c’est le langage des intérêts qui doit dominer les relations. Le Qatar est l’un des pays du Golfe les plus riches et pourra aider abondamment l’Egypte. Sur le plan politique, la normalisation des relations avec le Qatar permettra également de cerner le danger que représente la montée du terrorisme en Libye » conclut-il, pragmatique.
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