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Le mouvement du 6 Avril banni

Ola Hamdi et Héba Nasreddine, Mardi, 06 mai 2014

Accusé d’intelligence avec l'étranger, le Mouvement du 6 Avril, fer de lance de la contestation contre le régime de Moubarak, est dorénavant interdit en Egypte.

6 Avril
Le mouvement 6 Avril minimise l'impact de l'interdiction de ses activités.

Le mouvement des jeunes du 6 Avril, principal mouvement anti-Moubarak, n’est plus autorisé en Egypte. La décision a été prise, le 28 avril, par le tribunal des référés de Abdine, au Caire, suite à une plainte déposée par l’avocat Achraf Saïd, accusant le mouvement de « diffamer l’Egypte », de « menacer la sécurité nationale », et de « comploter avec l’étranger ». Toutes les activités du mouvement sont désormais interdites et ses biens ont été confisqués.

Dénonçant un jugement « politique », le mouvement a déposé un recours contre le verdict, et promis sur sa page Facebook de « poursuivre son action », tout en annonçant de nouvelles manifestations. Créé en 2008, le Mouvement du 6 Avril est le principal groupe de jeunes ayant mené la révolution du 25 janvier 2011. La date du 6 avril est celle d’une grande grève des travailleurs de la ville industrielle d’Al-Mahalla Al-Kobra lancée pour protester contre les mauvaises conditions de travail. Cette grève est considérée comme le début de la contestation contre le régime de Moubarak. Ses leaders ont joué un rôle-clé dans la révolution, et dans les manifestations organisées contre le Conseil militaire qui a gouverné l’Egypte après la chute de Moubarak. Le symbole du mouvement est le poing fermé, à l’instar de celui d’Otpor, la révolution qui a renversé Milosevic en Serbie.

Le fondateur du mouvement, Ahmad Maher, et plusieurs de ses membres, dont Ahmad Doma et Alaa Abdel-Fattah, avaient été arrêtés fin novembre pour « manifestation illégale et violences ». Les deux premiers ont été condamnés à trois ans de prison et une amende de 50000 L.E., alors que Abdel-Fattah a été libéré sous caution, fin mars. « Nous allons nous pourvoir en cassation. En cas d’échec, nous saisirons la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. Rien n’indique que l’Etat est disposé à desserrer son étau », avait déclaré leur avocat, Ahmad Seif.

Recevoir un financement

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Le mouvement 6 Avril minimise l'impact de l'interdiction de ses activités.

La campagne contre ce mouvement avait commencé pendant la révolution du 25 janvier 2011 et sous le Conseil militaire. Ses membres sont accusés d’agir contre les intérêts de l’Egypte, d’avoir des relations suspectes avec des organisations étrangères et de recevoir un financement des pays étrangers qui visent à déstabiliser le pays.

La situation n’a pas beaucoup changé sous le président islamiste Mohamad Morsi, surtout qu’une partie du mouvement avait rejoint le Front national du salut opposé à la confrérie. Des mandats d’arrêt et des interdictions de voyager ont été émis contre certains membres du mouvement accusés d’incitation à la violence, dont Abdel-Fattah, Doma, et Ahmad Maher dont on disait qu’il a été arrêté à l’aéroport du Caire, alors qu’il rentrait de Vienne avec une valise contenant 19 millions de L.E. Mais cette accusation s’est avérée être sans fondement.

Le mouvement est entré en conflit avec le nouveau régime et s’est opposé à la destitution de Morsi, en juillet 2013. Ses militants organisent régulièrement des marches de protestation et considèrent que les militaires et l’ancien régime ont « détourné la révolution menée par les jeunes ».

La campagne contre le mouvement s’est alors accentuée, avec des accusations qui mettent en cause son intégrité. Ainsi, une série d’enregistrements téléphoniques impliquant des membres du mouvement ont été diffusés dans les médias, sur la chaîne privée Al-Qahéra Wal-Nass, affirmant qu’ils sont « manipulés et financés par des puissances étrangères » et que certains d’entre eux sont impliqués dans l’attaque contre les sièges de la Sûreté d’Etat en mars 2011. Une enquête est ouverte par le procureur général.

Réactions controversées

Le verdict de cette semaine suscite des réactions controversées sur la scène politique et dans les milieux des droits de l’homme. « Ce verdict intervient dans un contexte particulièrement tendu, avec notamment une vague d’arrestations contre les activistes, les Frères musulmans et leurs partisans. Il est clair que l’Etat veut régler les comptes des révolutionnaires du 25 janvier », dénonce Mohamad Kamal, vice-directeur du bureau médiatique du mouvement. Il affirme que 1400 manifestants pro-Morsi ont été tués et plus de 15000 ont été arrêtés. « Le régime actuel veut monopoliser le pouvoir et faire taire les voix de la vraie opposition », ajoute Kamal.

Même son de cloche au sein du Front démocratique du 6 Avril, une ramification du mouvement, qui dénonce « les restrictions dans le domaine des libertés et sur le droit de manifester, et les procès expéditifs », selon son porte-parole Mohamad Fouad.

Pourtant, le verdict n’a pas que des contestataires. Tareq Al-Kholi, membre dissident depuis un an du mouvement, salue le verdict. « Le mouvement a commis effectivement de nombreuses infractions. C’est vrai que certains militants ont été payés pour servir un agenda étranger. Ahmad Maher a été nommé au sein du comité des 100 chargé d’élaborer la Constitution à l’époque de Mohamad Morsi pour ne pas s’opposer au régime islamiste », rappelle Al-Kholi. Il accuse le mouvement d’avoir « gâché » les acquis de la révolution.

Tollé international

La décision de l’interdiction du Mouvement du 6 Avril intervient au moment de la condamnation de 683 partisans de Morsi, dont le guide suprême de la confrérie des Frères musulmans, Mohamad Badie, à la peine capitale. Ce verdict, qui a été précédé par un autre similaire condamnant à mort 529 pro-Morsi en mars, a déclenché un tollé international. Déjà, le département d’Etat américain s’est dit « profondément troublé » par ces verdicts, et exhorte « le gouvernement égyptien à exercer son droit constitutionnel pour modifier ces peines excessives ». De son côté, l’organisation de la défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a dénoncé un « coup de grâce à la révolution égyptienne », tandis qu’Amnesty International y a vu « un nouveau tour de vis contre la liberté d’expression, et un nouveau signe du climat d’intolérance grandissante contre toute critique légitime des autorités ».

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