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Les Egyptiens attendent leur Messie

Najet Belhatem, Mardi, 01 octobre 2013

Au 43e anniversaire de sa mort, Nasser est invoqué plus que jamais par les Egyptiens. Lui, l’ennemi juré de la confrérie des Frères musulmans, est aussi le chantre de la justice sociale. Pourquoi une telle force de présence ?

Sur la place Tahrir, ses photos ont été une constante depuis le 25 janvier 2011, présentes à toutes les manifestations quelle que soit la revendication. Lors des manifestations anti-Morsi du 30 juin, il était la vedette. Et dans la bataille actuelle contre la confrérie des Frères musulmans, il a plus que jamais repris vie et beaucoup même, fait impressionnant, parmi la jeunesse qui n’a pas vécu à son époque. Et d’aucuns ont vu en le général Abdel-Fattah Al-Sissi, qui a tenu tête à l’administration américaine, une réincarnation du raïs. Que ce soit lui ou non, les Egyptiens, au-delà des revendications de justice, de démocratie et d’amélioration des conditions de vie, attendent au fond d’eux-mêmes le Messie qui, comme Nasser, leur offrira un rêve à réaliser. D’aucuns diront qu’il est temps de construire un Etat basé sur des institutions et non des leaderships. « Il est vrai que Nasser a réalisé beaucoup d’exploits et a fait beaucoup d’erreurs aussi, mais ce peuple aime et déteste et ne juge pas ses dirigeants à la lumière des réalisations et des programmes électoraux. Entre le général qui parle le langage des gens modestes et les Egyptiens qui sentent qu’il est des leurs, il y a une relation étrange. Et aucun parmi ceux qui ont gouverné l’Egypte après lui n’a compris cette leçon », écrit Mohamad Fathi dans le quotidien Al-Watan. « Il demeure le symbole d’une époque où les Egyptiens se sont transformés en détenteur d’un rêve, alors que leur vie jusque là était faite de cauchemars. Il est le seul en lequel il ont vu le sauveur. Et s’il existait une science de la psychologie des peuples, Nasser y aurait été traité comme un mystère. Lui, il a compris la psychologie de ce peuple à qui il savait parler, et dont il comprenait les besoins. Ce peuple a ainsi accepté sa parole : je vous ai appris la dignité ; alors qu’il ne l’aurait accepté et ne l’acceptera d’aucun autre. Les Egyptiens ont accepté que ses hommes les emprisonnent, ils ont refusé leur oppression, mais ils ont continué à prier pour lui et à regretter son départ jusqu’à aujourd’hui ».

Al-Sissi reprend l’essence de Nasser

Le général Abdel-Fattah Al-Sissi, vice premier ministre et ministre de la Défense dont ont dit qu’il a des penchants nassériens s’est, pour ce 43e anniversaire de la mort du raïs, rendu sur sa tombe, « a lu la sourate de la Fatiha pour son âme et a rencontré sa famille. Il a affirmé que Abdel-Nasser demeurerait pour les générations futures le symbole à suivre dans la lutte et le sacrifice pour réaliser la justice sociale et concrétiser les ambitions du peuple égyptien ». Il a ainsi repris l’essence majeure de la vision de Nasser dans la conscience commune des Egyptiens : la justice sociale qui est également le moteur du slogan de la révolution du 25 janvier : « Pain, liberté, justice sociale ».

Toujours dans Al-Watan, la journaliste Farida Al-Choubachi remet la commémoration de ce 43e anniversaire dans le contexte mondial en relevant que Nasser, bête noire de l’Occident, a repris ses droits de noblesse. Elle fustige les Etats-Unis : « Ils n’ont pas changé, et le plus important, ils n’ont pas retenu les leçons de l’Histoire. C’est un Etat historiquement jeune qui ne comprend pas comment des poètes tels que Mahmoud Darwich ou Al-Abnoudi ou Nizar Al-Qabbani aient pu écrire des poèmes sur Nasser après sa mort. Cette fois-ci, l’anniversaire de sa mort est chargé d’espoir ».

Un filon oui mais …

Dans le quotidien Al-Shorouk, l’écrivain Emadeddine Hussein sort de cette nostalgie sentimentale pour remettre les choses dans leur contexte. « Les forces politiques sont soudain tombées amoureuses de Gamal Abdel-Nasser alors que le plus clair de son action se concentrait sur la destruction de la réputation de l’homme et de son expérience. Et soudain, presque tout le monde a découvert que Nasser avait raison dans son action contre la confrérie des Frères musulmans. Certains de ses traditionnels détracteurs ont commencé à relire son expérience à la lumière des derniers développements. Il est vrai que les photos de Nasser étaient fortement présentes le 25 janvier, et encore plus le 30 juin, mais ce qui attire encore plus l’attention c’est que nous sommes devant un phénomène étrange, à savoir l’invocation de Nasser juste pour ses positions à l’égard de la confrérie. Ce qui veut dire que ceux qui l’invoquent, mis à part ses réels adeptes, veulent exploiter son expérience dans la confrontation avec les Frères. Or, ils oublient que l’homme quand il a mené cette confrontation, avait un projet national global qui a fait que la majorité des gens ont adhéré à ses idées. Et quel que soit notre jugement sur ce projet bon ou mauvais —, il demeure qu’au moment où il ordonnait la dissolution de la confrérie et où il emprisonnait ses cadres en 1954, il s’était rallié aux pauvres à travers le projet de la réforme agraire lancé en septembre 1952, ensuite les nationalisations, et également à travers une vision globale de la justice sociale en construisant des écoles et des hôpitaux dans tout le pays. Sans oublier les grands projets dont le Haut-Barrage, etc. Il ne suffit donc pas de vanter les mérites de Nasser dans sa lutte contre la confrérie tout en allant à l’opposé de ce qu’il a fait pour les pauvres. Cela reviendrait à s’accaparer la poigne de Nasser en jetant à l’eau ses écoles, ses usines, ses hôpitaux et ses théâtres … », écrit-il.

Du côté des journaux à tendance islamiste, comme le quotidien Al-Masriyoune, Nasser n’a bien sûr pas la cote, et l’on insiste surtout et seulement sur « l’oppression » de son époque. « L’héritage nassérien en matière de libertés et de droits de l’homme est lourd, et nous souhaitons que l’Egypte en soit guérie totalement. Comme nous voulons que personne ne fasse de bond dans l’Histoire à ce sujet. La démocratie, quelles que soient ses erreurs, demeure 1 000 fois meilleure que la dictature. Il n’y a pas de dictature juste », écrit Taha Khalifa. Or, ses propos concernant la démocratie et les libertés sonnent comme une fausse note stridente pour un courant qui fait facilement rimer des notions comme celles de liberté du culte ou de liberté de création avec le blasphème.

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