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Non-musulman : un terme qui en cache d’autres

May Atta, Mardi, 01 octobre 2013

Un amendement constitutionnel ouvrant la voie à la reconnaissance d’autres confessions que les trois religions monothéistes provoque une levée de boucliers. Le comité des 50 semble avoir cédé à la pression.

L’article 3 du projet de la Constitution (en cours d’amendement) était au centre des débats la semaine dernière au sein — et en dehors — du comité des 50 chargé d’amender la Constitution.

Cet article a soulevé des protestations des institutions religieuses, notamment musulmanes. Celles-ci craignent qu’il n’ouvre la voie à des croyances hérétiques.

Cet article, qui figurait dans la Constitution suspendue adoptée en 2012, permet aux « chrétiens et aux juifs de se référer aux législations de leurs religions respectives en matière de statut personnel ». Les partisans de la laïcité demandent de substituer «et juifs » par « non-musulmans », ce à quoi s’oppose Al-Azhar, et dans une moindre mesure l’Eglise copte.

La reformulation suggérée, mais qui semble avoir été rejetée, risque de reconnaître implicitement d’autres confessions mal ou non reconnues par l’islam sunnite, notamment le chiisme et le bahaïsme.

Le sous-comité de formulation, dépendant du comité des 50, a déclaré dimanche que l’article resterait inchangé dans la nouvelle Constitution. Mais comme les journalistes n’ont pas accès aux délibérations au sein des sous-comités, les informations qui filtrent représentent rarement la décision définitive du comité.

Dans le cadre des consultations avec les principaux acteurs politiques, Amr Moussa, président du comité des 50, s’est rendu la semaine dernière au siège d’Al-Azhar où il s’est entretenu avec le grand Imam, le cheikh Ahmad Al-Tayeb. Ce dernier a émis des réserves sur la reformulation suggérée qui reconnaît des non-musulmans autres que les chrétiens et les juifs. « La liberté de culte est garantie à tout le monde, mais le droit de construire des lieux de culte pour la pratique des croyances est réservé aux adeptes des trois religions célestes. Permettre la prolifération d’autres religions est étranger à l’Egypte », a affirmé le grand Imam.

Les salafistes, représentés au sein du comité par le parti Al-Nour, ont été plus violents dans leur réaction, menaçant de faire appel à la population pour rejeter la nouvelle Constitution si cet amendement est adopté. « Dire les non-musulmans revient à promouvoir des confessions comme le bahaïsme, le bouddhisme ou le satanisme », met en garde Yasser Borhami, vice-président de l’Appel salafiste.

Les coptes partagés

Côté copte, un groupe de jeunes activistes a organisé une manifestation à la Cathédrale du Caire, où siège le patriarche, contre les déclarations d’un évêque qui a rejeté l’amendement de l’article en question. « Nous ne voulons pas d’Etat religieux, confessionnel ou raciste, chrétien, musulman ou juif. Nous voulons un Etat humain », lit-on sur l’une des banderoles.

Les positions des dignitaires coptes ont été moins tranchantes que celles de leurs homologues musulmans. Le représentant de l’Eglise au comité constitutionnel, l’évêque Paula, n’a pas refusé l’amendement, mais a cédé face à ceux au sein du comité qui veulent garder le texte inchangé. Quant au pape Tawadros II, il a estimé, lors d’une interview la semaine dernière sur la chaîne privée CBC, que chaque version avait ses avantages et ses inconvénients. « Dire les non-musulmans c’est respecter le principe de la liberté confessionnelle pour tous les citoyens. Alors que limiter ce droit aux 3 religions monothéistes a l’avantage de préserver la stabilité sociale », a-t-il dit en privilégiant une approche « équilibrée ».

« La plupart des jeunes coptes qui ont participé à la révolution du 25 janvier se revendiquent de la laïcité », dit Mina Nadi, membre de l’Union des jeunes de Maspero, un mouvement d’activistes coptes. « Nous respectons les libertés et les croyances de tous, que l’on soit bahaï, chiite ou même athée. Il y a aussi des couples coptes qui veulent divorcer, ce que l’Eglise ne permet pas. Ceux-là veulent être traités comme des non-musulmans, parce que leur statut de chrétiens leur interdit de se séparer », ajoute Nadi.

Au sein du comité des 50, nombreux sont les membres qui favorisent cette reformulation « démocratique ». « Que l’on veuille ou non, il existe des milliers d’Egyptiens qui n’appartiennent à aucune des religions monothéistes. Ils ont des problèmes à le prouver dans leurs papiers d’identité, ainsi qu’au niveau du statut personnel », reconnaît le président du Parti Egyptien social-démocrate, Mohamad Aboul-Ghar. Il faisait référence au problème de la petite communauté des bahaïs en Egypte qui a des problèmes à demander des actes de naissance ou des cartes d’identité où figure une case « religion ». Après des années de souffrance, ils ont été récemment autorisés à avoir ces documents sans y mentionner leur confession, non reconnue officiellement.

« Au lendemain d’une révolution inspirée des principes de la justice et de la citoyenneté, la solution serait de reconnaître l’existence des non-musulmans autres que les chrétiens et les juifs, ou alors de supprimer la case de religion des cartes d’identité. Mais cette deuxième proposition est encore moins populaire », ajoute Aboul-Ghar.

Magdi Charabeh, secrétaire général du Parti du Rassemblement (gauche) est d’accord. Il rappelle que cet article n’existait pas dans la Constitution de 1971 et qu’il a été introduit par l’assemblée constituante dominée par les islamistes, et qui a élaboré la Constitution de 2012.

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