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Hommage à Boutros Ghali

Hany Assal , Vendredi, 02 décembre 2022

Réunis autour d’une table ronde à Al-Ahram, des diplomates, des intellectuels et des hommes politiques ont rendu hommage à l’ancien secrétaire général des Nations-Unies, Boutros Boutros-Ghali, décédé en 2016. Compte-rendu.

Hommage à Boutros Ghali
(Photo : Ahmad Al-Agamy)

Réunis en table ronde à Al-Ahram, des politiciens, des intellectuels et des diplomates égyptiens ont rendu hommage au Dr Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général des Nations-Unies, décédé en 2016. La table ronde était organisée par la Fondation Al-Ahram, en coordination avec la Fondation Kemet Boutros-Ghali pour la paix et la connaissance à l'occasion du 100e anniversaire de la naissance de Ghali.

Boutros Boutros-Ghali est né au Caire dans une famille de la haute bourgeoisie copte. Il obtient une licence en droit de l’Université du Caire en 1946 et un doctorat en droit international de l’Université de Paris et devient professeur de droit internationail à l’Université du Caire, un poste qu'il occupera jusqu'en 1977. Il est ensuite nommé ministre d’Etat des Affaires étrangères à partir de 1977 et prend ensuite en 1991 le poste de vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères. Il est l'un des principaux négociateurs des accords de Camp David de 1978 et du  Traité de paix israélo-égyptien signé par Sadate et Menahem Begin en 1979.

Député entre 1988 et 1991, il est aussi ministre des Affaires étrangères par intérim en 1977 et de 1978 à 1979. Elu secrétaire général des Nations-Unies le 1er janvier 1992 pour un mandat de 5 ans, on retiendra sa contribution essentielle au principe de la diplomatie préventive.

« Boutros Boutros-Ghali était le modèle parfait de l'excellent universitaire, du brillant diplomate et de l'homme politique éclairé », affirme Mamdouh Abbas, président du conseil d'administration de la Fondation Kemet.

C’est surtout en tant que diplomate que le rôle de Boutros Boutros-Ghali a été le plus saillant. Dans les années 1970, il joue un rôle-clé dans les négociations de paix, qui se déroulent alors dans des circonstances difficiles. Il était convaincu que les négociations sont « la seule alternative » et que l'opportunité qui s'offrait à l’Egypte pouvait conduire à la paix sans renoncer aux droits légitimes du peuple palestinien. « Boutros Boutros-Ghali a vigoureusement défendu les positions arabes et palestiniennes, et il a introduit un élément d’équilibre dans les négociations », affirme Amr Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères. Et d’ajouter : « Il avait une personnalité exceptionnelle à tous les niveaux. Nous l'avons vu analyser, écouter et parler aux employés du ministère. Il était très intéressé par la lecture, il a introduit l'élément culturel dans la diplomatie égyptienne ».

Boutros Boutros-Ghali avait un grand intérêt pour l’Afrique, ce qui lui a valu une bonne réputation dans de nombreux pays africains. C’était une figure acceptée dans les salons politiques du monde entier. Il a joué en outre un grand rôle pour renforcer les liens entre l'Egypte et les pays d'Afrique. « Il avait compris que l'Afrique est le continent de l’avenir », souligne Mamdouh Abbas. D’ailleurs, de nombreux dirigeants africains ont soutenu sa candidature au poste de secrétaire général des Nations-Unies, à une période très difficile après la fin de la Guerre froide et la désintégration de l'Union soviétique et du bloc de l'Est. « Boutros-Ghali a dirigé les Nations-Unies dans ces circonstances difficiles, en présentant plusieurs idées et initiatives pour parvenir à la paix et à la stabilité mondiales », ajoute Abbas.

Pendant son mandat de secrétaire général des Nations-Unies, il a réussi à réduire le parti pris de la communauté internationale pour les Etats-Unis et Israël. Il est resté attaché aux principes des Nations-Unies, malgré les énormes pressions exercées contre lui. « Boutros-Ghali a essayé de développer objectivement le rôle des Nations-Unies, ce qui a mécontenté les Etats-Unis qui ont cherché à l’exclure. La goutte qui a fait déborder le vase a été le massacre de Qana. On lui a demandé de reporter la décision du comité d'enquête sur le massacre, sous prétexte qu'il y a une nouvelle information, et il l'a effectivement reporté, puis on lui a demandé de la reporter à nouveau, mais il s'est tout de suite rendu compte que les Américains ne voulaient pas qu'on ait annoncé les résultats des travaux de ce comité, alors même que le massacre avait été commis contre un bâtiment des Nations-Unies au Liban, il a donc annoncé les résultats du rapport, et la conséquence a été qu'il n'a pas été reconduit à son poste de secrétaire général des Nations-Unies », explique l’écrivain Mohamed Salmawy.

L’ancien ministre du Commerce et de l'Industrie, Mounir Fakhry Abdel-Nour, revient, lui, sur le mandat de Boutros-Ghali en tant que ministre des Affaires étrangères dans les années 1970. « A cette époque, dans le nouveau monde unipolaire, l'Egypte avait gardé sa neutralité dans le cadre du Mouvement des non-alignés. Boutros Boutros-Ghali a appelé à la démocratisation des relations internationales, rejetant les diktats des Etats-Unis. Il a défendu l'indépendance des Nations-Unies en publiant le rapport sur le massacre de Qana et en envoyant des forces de maintien de la paix en ex-Yougoslavie. Il a également défendu les pays pauvres en Somalie, au Rwanda et au Cambodge », affirme Abdel-Nour.

Réalisme politique

Dr Nabil Abdel-Fattah, conseiller au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, souligne un autre aspect de la personnalité du Dr Boutros Boutros-Ghali, à savoir son réalisme politique. « Le rôle qu'il a joué au sein de l'Union socialiste et du Parti national en témoigne. Boutros Boutros-Ghali était politiquement prudent, ce qui est une qualité importante chez un homme d'Etat », explique Abdel-Fattah. Même son de cloche chez le penseur politique Dr Moustapha Al-Fiqi, pour qui ce réalisme « a permis au Dr Ghali de voir la Révolution de Juillet 1952 comme un mouvement de l'histoire ». Mais Boutros Boutros-Ghali alliait à ce pragmatisme une vision stratégique perspicace, selon l’ambassadeur Raouf Saad. « Il a dit dans les années 1990 que le siècle qui vient sera celui de l'eau et témoignera des conflits à cause de cela, il a également parlé très tôt de la question des droits de l'homme ».

Quant au penseur Ahmad El-Gammal, il estime que techniquement parlant, Boutros Boutros-Ghali était un intellectuel d'Etat et non pas un intellectuel du régime.

Le Dr Gamal Abdel-Gawad, conseiller académique au CEPS, qui a dirigé le symposium, a abordé l'aspect journalistique de la vie du Dr Boutros Boutros-Ghali, soulignant qu'il était le premier à établir le journalisme spécialisé en Egypte. Et comme l’explique Alaa Sabet, rédacteur en chef du quotidien Al-Ahram, Boutros Boutros-Ghali était l'un des bâtisseurs de la Fondation Al-Ahram et l'un des plus éminents fondateurs des magazines Al-Seyassa Al-Dawliya et Al-Ahram Al-Iqtissadi, dont il a pris la direction en tant que rédacteur en chef pendant près de 15 ans. 

Mais au-delà de la diplomatie et du journalisme, Boutros Boutros-Ghali avait un caractère très humain. « Il était très humble avec tout le monde à tel point qu'il traitait les ouvriers comme des membres de sa famille. Il leur parlait de son expérience dans la vie », explique la journaliste Aïcha Abdel-Ghaffar, qui a connu de près le Dr Boutros-Ghali.

Ezzat Ibrahim, rédacteur en chef d'Al-Ahram Weekly, a déclaré joindre sa voix à celle de l'ambassadeur Raouf Saad, pour exiger que l’on étudie les contributions de Boutros Boutros-Ghali dans le domaine de la diplomatie préventive. « La situation actuelle sur la scène internationale nous incite à faire une relecture de la diplomatie préventive de Boutros Boutros-Ghali. Il a été le premier à en parler. En tant que correspondant d’Al-Ahram aux Etats-Unis, j’ai pu constater à quel point le Dr Ghali était apprécié dans les milieux internationaux », a déclaré Ezzat Ibrahim.

Le Dr Sobhi Esila, expert au CEPS, souligne que « Boutros Boutros-Ghali aimait beaucoup son travail. Je me souviens très bien que nous lui avions demandé une fois son analyse de la situation dans la région du Moyen-Orient, il avait alors répondu par une phrase géniale : Au Moyen-Orient, les conflits sont en lutte les uns contre les autres ».

Enfin, le député Tareq Al-Khouli, membre du Conseil des députés, affirme que l’impact du Dr Ghali est toujours présent. « La jeune génération actuelle manque d’exemples. Je me rappelle qu’il y a longtemps, le Dr Boutros-Ghali avait conseillé aux jeunes hommes d'apprendre le chinois, c’est comme s'il lisait l'avenir du monde », conclut Al-Khouli.

Equipe de rédaction

Hana Dakouri

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