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Les luttes d’intérêt occultent les grands maux

Najet Belhatem, Mardi, 10 septembre 2013

L’Egypte continue ses convulsions vers une voie encore inconnue. Entre l’ancien régime, celui de Morsi et celui en place actuellement, les tiraillements sont profonds et exprimés par quelques articles.

Il ne sert à rien, selon l’analyste Abdel-Moneim Saïd, qui écrit dans le quotidien Al-Masry Al-Youm, de s’inquiéter du retour de l’ancien régime si les contours de l’ère nouvelle ne sont pas clairs. « Alors que les révolutionnaires attaquaient les institutions de l’Etat profond, ils ont été surpris par les actions secrètes de la confrérie des Frères musulmans ». Il ne nie pas le danger d’un retour de l’ancien régime mais selon lui le combat est ailleurs. « Nous devons transformer l’Egypte en un Etat à travers la démocratie et la modernité. La mission est donc de se débarrasser de tout ce qui est anormal. L’un des plus importants exemples de ce que j’avance c’est la question de la représentation des ouvriers et des paysans au Parlement ». Selon lui, il faut se débarrasser aussi de tous les conseils créés par l’Etat comme le Conseil national des droits de l’homme, le Conseil suprême de la femme et le Conseil de la presse. « Ce sont des compartiments importants de l’ancien régime qui les a créés pour cacher ses défauts et ses dérives. Quand il y a des atteintes aux droits de l’homme c’est le Conseil des droits de l’homme qui s’en charge, or, ce n’est qu’une vitrine pour l’intérieur et l’extérieur ». Il préconise de laisser à la société le soin de créer ses propres structures. « L’ancien régime, ce n’est pas un groupe de personnes, ce sont des institutions et des lois et plus encore une bureaucratie civile et militaire formée de 7 millions de fonctionnaires qui constituent le plus grand parti politique de l’Egypte. Et il reste une dernière question très sensible, qui est partie prenante de l’ancien régime et qui remonte aux pharaons : l’Etat centralisé qui a généré des disparités dans le partage des ressources de l’Etat ».

Dans un article paru dans le quotidien Al-Watan, l’écrivain Khaled Montasser met le doigt sur un autre fléau qui entrave l’avancée de l’Egypte : l’analphabétisme. « L’Egypte compte 17 millions d’analphabètes qui ont moins de 35 ans et si nous comptons ceux qui sont au-dessus de cet âge, le chiffre devient choquant et dépasse les 30 millions ! C’est une honte pour ce pays qui se révolte pour la liberté, la dignité et la justice sociale, alors que ses pieds sont enchaînés par l’analphabétisme et ses mains menottées par l’ignorance. Il est honteux de rêver à d’autres lendemains alors que nous fermons les yeux sur une bombe nommée analphabétisme ».

Les activistes dans la ligne de mire

Mais l’Egypte est engagée pour l’instant dans d’autres batailles souvent intestines. Et voici que de nombreux activistes se sont vu accuser cette semaine par plusieurs avocats ayant déposé des plaintes devant le procureur de la République, les accusant de recevoir un financement étranger afin de nuire au pays. « Le procureur général Hicham Barakat a chargé le bureau technique d’ouvrir une enquête autour de ces accusations fondées sur des informations publiées par WikiLeaks », écrit entre autres le quotidien Al-Tahrir. WikiLeaks a démenti avoir publié de telles informations et les activistes en question dont les positions de la plupart sont sceptiques à l’égard des autorités en place ont nié en bloc et promis de lutter contre de telles « aversions ».

Décidément dans le collimateur, les activistes politiques ont également été épinglés cette semaine par le virulent Ibrahim Eissa dans son article publié dans Al-Tahrir : « Les activistes ont déclaré qu’ils reprendraient le chemin des escaliers du syndicat des Journalistes (haut lieu de la résistance anti-Moubarak). Les forces politiques de protestations veulent y revenir. Elles se mobilisent et en général elles ne dépassent pas les dizaines, mais elles n’arrivent pas à mobiliser les foules, voire pire, elles entrent en hostilité avec le peuple, le traitent de haut avec arrogance et mépris. Bref, il n’y a ni de politiciens ni de forces politiques actuellement dans la rue. Ces forces n’ont aucun pouvoir sur le peuple et n’expriment pas ses aspirations. Voilà le problème dans toute son atrocité ». Or, l’auteur oublie que le mouvement Kéfaya né en 2005 était qualifié en ces termes à l’époque et il n’a fallu que six années pour que ses revendications fassent boule de neige. Et au milieu de toutes les convulsions que vit l’Egypte actuellement, le mot « peuple » qui, lui, souffre encore de maux profonds, est conjugué à tous les temps par toutes les parties jusqu’à en être galvaudé.

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