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Moubarak libéré dans l’indifférence

May Al-Maghrabi, Mardi, 27 août 2013

L’ancien président Hosni Moubarak a été libéré le 22 août et placé en résidence surveillée à l’hôpital militaire de Maadi. A l’exception des révolutionnaires, indignés, la décision ne suscite guère de réactions.

Hosni Moubarak
Moubarak demeure en résidence surveillée à l'hôpital militaire de Maadi. (Photo : AP)

Pour un coup de théâtre c’en est un. L’ancien président Hosni Moubarak a été libéré le 22 août. Une libération conditionnelle qui laisse les Egyptiens indifférents même si certaines forces révolutionnaires se sont dit « indignées » par cette libération. Moubarak a été placé en résidence surveillée à l’hôpital militaire de Maadi. La justice avait ordonné le 21 août sa remise en liberté en raison de l’expiration de la période maximale de sa détention préventive. Moubarak était accusé de corruption ayant reçu des cadeaux de certains journaux officiels. Ayant remboursé l’argent qu’il était accusé d’avoir détourné, 10 millions de L.E., il ne pouvait plus être maintenu en détention, a jugé le tribunal. Moubarak avait déjà bénéficié de libérations conditionnelles dans trois autres affaires portant également sur des accusations de corruption et d’enrichissement illicite au motif que la période maximale de détention préventive a été expirée.

Néanmoins, le procès de Moubarak pour le meurtre des manifestants pendant la révolution du 25 janvier 2011 est toujours en cours. Moubarak avait été condamné le 2 juin 2012 à la prison à vie en première instance mais le jugement avait été cassé en appel. Il est notamment accusé de ne pas avoir empêché la répression. Moubarak est jugé parallèlement aux dirigeants des Frères musulmans accusés d’implication dans les violences meurtrières qui ont suivi l’intervention policière contre les sit-in de Rabea Al-Adawiya et d’Al-Nahda. La libération de l’ancien chef de l’Etat intervient en pleine crise sur l’état d’urgence qui vient d’être décrété. Dans l’ensemble, les Egyptiens ont été indifférents vis-à-vis de la libération conditionnelle de Moubarak. Beaucoup estiment qu’il n’y a pas de différence entre le statut de détenu dans une cellule médicalisée en prison ou celui d’accusé enfermé dans la chambre d’un hôpital militaire du Caire. Mais les forces révolutionnaires y voient un revers à la révolution du 25 janvier craignant que ça ne soit qu’un prélude au retour du régime déchu, alors que d’autres affirment que l’époque de Moubarak est révolue. Dans une première réaction, le mouvement Tamarrod, déclencheur de la révolution du 30 juin qui a renversé le président islamiste Mohamad Morsi, a qualifié d’« inacceptable » la libération de Moubarak et a demandé à le maintenir en détention en vertu de l’état d’urgence. Le mouvement du 6 Avril s’est aussi opposé farouchement à cet acquittement d’un « dictateur qui a réprimé son peuple, gaspillé les biens du pays et ruiné la vie politique ». Furieux du verdict, le mouvement a appelé à manifester contre la libération de Moubarak. Un appel qui a coïncidé avec les appels à manifester lancés par les Frères musulmans, ce qui a poussé 6 Avril à suspendre ses manifestations pour couper la route aux islamistes d’investir ce fait en leur faveur. « Les Frères musulmans et l’ancien Conseil militaire endossent la responsabilité de ce revers que connaît la révolution du 25 janvier. C’est sous leur gouvernement que des documents inculpant Moubarak et son régime ont été gâchés. Si Moubarak est aujourd’hui libre, c’est grâce à la Constitution et aux lois de Morsi », s’insurge Injy Hamdi, membre du bureau politique du mouvement du 6 Avril. Moins furieux et plus lucide, Abdel-Ghaffar Chokr, président du Parti du courant populaire et membre du Conseil national des droits de l’homme, ne voit de raison de soulever un tollé. « Ce n’est pas la première libération de Moubarak, il a déjà obtenu la libération trois fois sous Morsi. Le véritable problème est que les lois en vigueur ne permettent pas de condamner Moubarak pour ses crimes politiques et financiers. Le remède c’est la promulgation de nouvelles lois permettant de juger tous ceux qui ont commis des crimes politiques, des meurtres ou qui sont reconnus coupables de corruption que ce soit Moubarak, l’ancien Conseil militaire ou Morsi, ils sont tous impliqués dans les événements malheureux que l’Egypte a connus et doivent être jugés », estime Chokr. Et d’ajouter que le code pénal ne comprend aucun article permettant de juger Moubarak pour la détention arbitraire des opposants, les actes de torture infligés aux prisonniers et le monopole du pouvoir pendant des décennies par un seul parti.

Plusieurs partis politiques ont appelé au respect des verdicts judiciaires mettant en garde contre l’erreur de politiser la justice. « Le pouvoir exécutif ne doit plus intervenir dans les affaires de la justice. La colère des révolutionnaires est justifiée, mais il faut savoir que c’est la faute au régime de Morsi qui a instrumentalisé la justice et n’a pas voulu promulguer des lois permettant de juger les têtes de l’ancien régime pour les crimes de corruption politique et financière. Et c’est pour cela que tous les symboles du régime de Moubarak ont été innocentés. Les Frères aussi sont impliqués dans des crimes similaires et ils ont voulu immuniser leur statut au cas où ils seraient hors du pouvoir et c’est pourquoi ils ne voulaient pas promulguer de telles lois », souligne Mohamad Aboul-Ghar, président du Parti égyptien-démocrate. Il minimise l’impact de la libération de Moubarak qui « n’est et ne sera plus » un acteur sur la scène politique. « Le peuple ne permettra le retour ni du régime de Moubarak, ni de celui de Morsi. Les défis de l’avenir sont beaucoup plus importants que de telles questions qui sont devenues marginales. Le retour du régime de Moubarak est un épouvantail utilisé par les islamistes pour semer la zizanie dans les rangs des révolutionnaires », affirme Aboul-Ghar. Hatem Azzam, du parti Al-Wassat, pense, lui, que la libération de Moubarak est non seulement un coup pour la révolution de janvier, mais c’est aussi la preuve que le 30 juin était une contre-révolution qui a frayé la voie à un retour de l’ancien régime.

Le débat sur le sort de Moubarak ne préoccupe pas beaucoup les Egyptiens en cette période de transition après le renversement du président islamiste Morsi. Le véritable défi est de construire les bases solides d’un régime démocratique.

Rappel des dates-clés du procès du siècle

— 11 fév. 2011 : Moubarak démissionne et remet les pouvoirs à l’armée, chassé par la rue au terme de 18 jours d’une révolte populaire sans précédent. Les violences ont fait près de 850 morts. Moubarak quitte Le Caire pour la station balnéaire de Charm Al-Cheikh, sur la mer Rouge.

— 21 fév. : Gel des avoirs de Moubarak et sa famille.

— 13 avril : Moubarak placé en détention préventive dans un hôpital de Charm Al-Cheikh.

— 21 mars : L’UE gèle les avoirs de Moubarak et de 18 de ses proches.

— 17 mai : L’épouse de l’ancien président, Suzanne, libérée après avoir restitué des biens à l’Etat.

— 3 août : Début au Caire du procès de Moubarak, transféré le jour même de Charm Al-Cheikh, pour corruption et meurtre de manifestants. Son ex-ministre de l’Intérieur, Habib Al-Adely, et six hauts responsables de la police sont jugés pour les mêmes raisons, ses fils Alaa et Gamal sont poursuivis pour corruption.

— 2 juin 2012 : Moubarak et Habib Al-Adely sont condamnés à la réclusion à perpétuité pour la mort de manifestants pendant la révolution. Six anciens hauts responsables de la sécurité sont acquittés. Les faits de corruption visant les fils Moubarak sont déclarés prescrits.

— 13 jan. 2013 : La justice ordonne un nouveau procès pour Moubarak, qui avait fait appel après sa condamnation à la prison à vie.

— 11 mai : Moubarak comparaît au Caire pour son nouveau procès, avec ses fils, son ministre de l’Intérieur et six anciens responsables des services de sécurité. Ce nouveau procès avait connu un faux départ le 13 avril, lorsque le président du tribunal de l’époque, mis en cause pour avoir acquitté des responsables du régime déchu dans une autre affaire, s’était récusé à l’ouverture de l’audience.

— 12 juin : Moubarak, son épouse et l’un de ses deux fils vont rembourser des cadeaux d’une valeur de 4,2 millions de L.E. offerts par le ministère de l’Information.

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