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Les intentions ambiguës d’Ankara

Mercredi, 15 septembre 2021

L’Egypte et la Turquie ont repris, les 7 et 8 septembre à Ankara, leurs pourparlers en vue d’une reprise de leurs relations. Le Caire attend des preuves de bonne volonté.

Ahmed Eleiba*

Il semblerait qu’il n’y ait aucune évolution dans les relations entre l’Egypte et la Turquie après deux rounds de négociations « exploratoires », tenus au cours des quatre derniers mois, le dernier ayant eu lieu les 7 et 8 septembre. La représentation diplomatique est toujours restreinte au niveau des vice-ministres des Affaires étrangères alors qu’aucun changement n’est intervenu dans les dossiers abordés. Les déclarations du premier ministre, Moustapha Madbouli, et du ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, à Bloomberg sont très révélatrices. Madbouli a évoqué « la possibilité d’une reprise des relations entre l’Egypte et la Turquie cette année si les questions en suspens sont réglées ». En effet, les questions en suspens sont toujours en discussion avec, à leur tête, l’implication turque en Libye. Selon les données sur le terrain, la Turquie n’a pris aucune mesure sérieuse dans le dossier libyen, surtout en ce qui concerne les mercenaires et les combattants étrangers, sans oublier la présence militaire turque dans l’ouest de la Libye, bien que la conférence de Berlin 2 ait décidé un retrait graduel de la Russie et de la Turquie du territoire libyen. La Turquie continue à tergiverser sur ce dossier maintenant, l’accord conclu avec l’ancien gouvernement d’entente nationale, celui-ci restera en place jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement libyen élu soit formé. Le dossier libyen restera donc un facteur déterminant dans la reprise des relations égypto-turques. Tandis que les élections libyennes doivent se tenir à la fin de l’année, la Turquie sera-t-elle en mesure de changer ses politiques dans ce pays ? A cet égard, les déclarations de Madbouli transmettent un message implicite selon lequel les échanges de visites ne pourront pas durer éternellement.

La déclaration finale de la réunion d’Ankara souligne que « les deux parties ont convenu de poursuivre les consultations, de réaliser un progrès sur les sujets en discussion et d’adopter des mesures supplémentaires pour faciliter la normalisation des relations entre elles ». Sameh Choukri a confirmé dans son entretien avec Bloomberg que Le Caire « tient à trouver une formule pour la reprise des relations avec Ankara ». Il existe donc une volonté politique palpable de mettre fin au gel des relations officielles entre les deux pays, mais tout dépend des réponses que donnera d’Ankara aux exigences du Caire.

Un message important

Il est important de noter que Le Caire a toujours opté pour la stabilité régionale, étant donné sa conviction que la « militarisation de la politique étrangère » adoptée par certaines forces régionales n’est pas dans l’intérêt de la région. L’Egypte a noué une alliance avec l’Iraq et la Jordanie, basée sur le développement. Cette alliance montre que les pays peuvent réaliser leurs intérêts communs via la diplomatie et non pas via les procédés militaires, comme la construction de bases militaires dans d’autres pays, ou encore le transfert des mercenaires et des combattants étrangers vers ces pays. C’est là un message important à la Turquie.

La situation des Frères musulmans égyptiens en Turquie est un autre dossier déterminant pour la suite des relations égypto-turques. La Turquie est-elle prête à extrader les Frères musulmans inculpés en Egypte pour de nombreux crimes ? Rien n’indique une telle possibilité. Il est fort probable que la Turquie livre certains membres de la confrérie, impliqués dans des crimes, et prétende pour les autres qu’il s’agit de procès politiques. La politique médiatique offensive contre l’Egypte orchestrée par les Frères réfugiés en Turquie n’a pas vraiment changé, même si le ton a été atténué. Pour Le Caire, la Turquie doit aussi changer ses positions dans certains dossiers régionaux directement liés à la sécurité nationale égyptienne comme l’Iraq et la Syrie.

Des interrogations subsistent donc sur les motivations de la Turquie de rétablir ses relations avec l’Egypte, surtout que toutes les estimations économiques indiquent que les investissements turcs en Egypte n’ont pas été affectés de manière significative par ce différend politique. L’Egypte n’a jamais adopté de politique de représailles, mais a plutôt eu recours à la patience. Il semble donc que la volonté de la Turquie de rétablir ses relations avec l’Egypte soit motivée par le rejet interne croissant de la politique frontale du président turc. La Turquie doit savoir que tout rétablissement des relations avec l’Egypte ne se fera pas aux dépens de l’alliance égypto-gréco-chypriote en Méditerranée orientale. Il est certain cependant que le rétablissement des relations avec la Turquie ne se fera jamais au détriment de cette alliance stratégique. Le sort des relations entre Le Caire et Ankara dépend de la volonté de la Turquie de renoncer à ses politiques controversées.

Expert au Centre des Etudes Politiqueset Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

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