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Ali Abdel-Aal : L'Egypte possède tous les éléments de la dissuasion

Mercredi, 12 août 2020

Dans un entretien avec le rédacteur en chef du quotidien Al-Ahram, le président du Conseil des députés, Ali Abdel-Aal, revient sur la vie parlementaire, le conflit en Libye et la crise du barrage éthiopien de la Renaissance. Extraits.

Ali Abdel-Aal

Par Alaa Sabet avec Ahmed Amer et Bahaa Mobacher

Al-Ahram Hebdo : Les élections du Sénat ont commencé mardi. Quel est le message que vous voulez transmettre aux Egyptiens après le retour des deux chambres du parlement ?

Ali Abdel-Aal : Tout d’abord, j’aimerais appeler les Egyptiens à exercer leur droit constitutionnel et à choisir leurs représentants au sein de la deuxième chambre du parlement, qui est nécessaire à une meilleure pratique parlementaire en Egypte. Le Sénat réunit de grands noms dans tous les domaines, ce qui donne plus de profondeur aux discussions des projets de lois. Il donnera sans conteste plus de poids à la vie législative égyptienne.— Certains soutiennent que le retour de la deuxième chambre du parlement nécessitera un budget supplémentaire ?

— Ce n’est pas correct. La loi n°141/2020 organise le transfert d’un certain nombre d’employés du Conseil des députés vers le Sénat. La priorité a été accordée aux employés qui travaillaient autrefois au Conseil consultatif en maintenant leur statut financier et administratif. La même loi stipule la formation d’un comité présidé par le ministre des Affaires parlementaires pour étudier les demandes de transfert des employés dont les rangs et les droits financiers seront maintenus.

— Le Conseil des députés a achevé une série de législations importantes au cours de la présente législature, quelles sont les projets de loi qui n’ont pas encore été approuvés et qui se trouvent sur son agenda ?

— Nous sommes en train de travailler sur la loi des circonscriptions électorales pour les prochaines élections du Conseil des députés. Cette loi sera soumise aux discussions la semaine prochaine. En outre, il y a la nouvelle la loi sur les douanes. Certains amendements sont également prévus concernant la loi sur le harcèlement, et celle sur les expérimentations médicales qui est sur le point d’être finalisée

.— A la fin du mandat législatif du Conseil des députés, comment évaluez-vous sa performance ?

— Ce conseil a connu des pressions, des malaises et des tentatives de renversement. Malgré cela, le conseil a toujours pris en considération l’intérêt du pays et du citoyen. Nous n’avons même pas cherché à nous procurer une fausse popularité, et nous n’avons jamais travaillé contre l’intérêt du pays. Nous avons, au contraire, soutenu la stabilité de l’Etat et nous avons ouvert des dossiers qu’aucun autre conseil n’a pu approcher. Jusqu’à maintenant, nous avons finalisé 804 lois et 380 traités. Ce parlement a approuvé des lois qui sont parmi les plus importantes de l’histoire du parlement. L’Histoire jugera de sa performance et retiendra comment il a soutenu l’Etat dans un nombre de situations critiques.

Comment évaluez-vous la performance des députés au cours de cette législature ?— Au début de la législature, un bon nombre de députés faisaient encore leurs premiers pas dans la vie parlementaire, mais aujourd’hui, la plupart ont acquis l’expérience nécessaire. En réalité, leur performance s’améliore jour après jour et le conseil leur a procuré la logistique nécessaire. Après 5 ans de travail laborieux, je peux dire que nous avons des cadres parlementaires remarquables sur lesquels nous pouvons compter et qui peuvent former la base d’un exercice politique réussi.

— La crise en Libye a été l’un des dossiers les plus importants examinés par le Conseil des députés. Quelle est votre vision à propos de cette crise et notamment le rôle égyptien ?

— La Libye est en proie à une lutte de pouvoir entre différentes parties et milices armées. Il existe un plan pour déchirer la Libye et la diviser que personne n’ignore et dans lequel les groupes armés, surtout étrangers, jouent un rôle important. Ces groupuscules se cachent derrière différentes idéologies, islamistes ou tribales. Certains de ces groupuscules se battent même pour l’argent. Certains pays ont essayé d’interférer dans les affaires de la Libye en alimentant la sédition et la division. L’objectif est de mettre la main sur la destinée de ce pays et le diviser en régions. Je parle de l’ingérence turque en Libye, une ingérence qui a lieu, soit en intervenant militairement sur le territoire libyen, en vertu d’un mémorandum d’entente caduc signé avec le gouvernement d’Al-Sarraj sur la coopération militaire, sécuritaire et la détermination des zones d’influence maritime, soit en soutenant certaines factions militaires. L’objectif est de renverser l’équilibre des forces à son profit. La Turquie a envoyé des milices terroristes sur le sol libyen, ce qui menace la sécurité nationale de l’Egypte et les frontières ouest avec la Libye.

La position égyptienne est stable à l’égard de la Libye. Nous sommes attachés à l’intégrité territoriale et à l’unité de la Libye, et nous oeuvrons en vue de parvenir à une solution de la crise avec l’appui de la communauté internationale. L’Egypte considère la crise libyenne comme une question de sécurité nationale. Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a dit à plusieurs reprises que l’Egypte tend la main aux frères libyens pour maintenir la stabilité et la sécurité de la Libye et pour soutenir l’Armée nationale libyenne contre le terrorisme. L’Egypte refuse toute intervention étrangère sur le sol libyen. Raison pour laquelle le président a appelé l’initiative de l’Egypte « La Déclaration du Caire » qui préconise le cessez-le-feu et l’engagement des parties étrangères de chasser les milices qui doivent déposer leurs armes.

— Mais la Turquie continue à s’ingérer en Libye, comment affronter cette ingérence qui représente une menace pour la sécurité nationale égyptienne comme vous venez de souligner ?

— L’Egypte considère la sécurité et l’unité de la Libye comme une question de sécurité nationale. Raison pour laquelle elle n’épargnera aucun effort pour les préserver quel que soit le prix, non pas pour s’ingérer dans les affaires des frères libyens, mais pour mettre les choses à leur juste place, c’est-à-dire sur la voie d’un règlement pacifique du conflit.L’Egypte est un pays puissant qui possède tous les éléments de la dissuasion. Ni l’histoire ni la géographie, ni la langue ne plaident en faveur de la présence turque en Libye. Il incombe donc à toutes les parties et aux forces libyennes de refuser l’ingérence turque et de réaliser que la véritable intention de cette ingérence est de détruire l’Etat libyen, d’effacer son identité et de s’emparer de ses richesses. J’appelle ces parties à écarter les différends et à s’unir. Elles doivent comprendre que la seule issue est la solution politique consolidée par la volonté des Libyens eux-mêmes de reconstruire leur pays.En fait, il incombe plus que jamais à la communauté internationale d’assumer ses responsabilités pour faire face à l’ingérence turque en Libye. Dans ce contexte, la communauté internationale doit soutenir et parrainer la déclaration du Caire pour un règlement politique de la crise libyenne. Cette initiative égyptienne est intervenue au moment où la communauté internationale ne jouait aucun rôle efficace en Libye.

— Quelle a été la réaction du parlement égyptien lorsque le président du parlement libyen, Aguila Saleh, a demandé aux forces armées égyptiennes d’apporter leur aide au peuple libyen ?

— Aguila Saleh est un juriste chevronné qui est toujours le bienvenu au parlement égyptien qui a d’ailleurs accueilli plus d’une fois les députés du parlement libyen pour échanger les opinions et coordonner les positions. Au cours de la séance consacrée à l’écoute du communiqué du parlement libyen, le conseiller Aguila Saleh nous a surpris par ses propos selon lesquels il pourrait se trouver obligé d’appeler les forces armées égyptiennes à intervenir pour protéger le peuple libyen. Les députés égyptiens ont chaleureusement accueilli cette demande. Ce qui signifie qu’ils mandatent la direction politique à prendre les mesures qu’elle juge favorables pour protéger le peuple libyen et préserver sa sécurité et ses droits régionaux.

— Cette position était-elle la traduction du message lancé par le président Sissi lors de sa visite dans la région militaire ouest quelques jours avant cette session ?

— Le message du président était clair. Les forces armées sont prêtes à tout moment à intervenir pour préserver la sécurité nationale à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il a également déclaré que l’armée égyptienne est l’une des plus puissantes de la région, mais qu’elle était une armée sage qui protège mais ne menace pas. Il a également ordonné aux soldats d’être prêts à exécuter des missions à l’intérieur de nos frontières, et si nécessaire, à l’extérieur de nos frontières dans une insinuation claire que l’Egypte ne restera pas les bras croisés devant les tentatives de porter atteinte à sa sécurité nationale et de déstabiliser ses frontières. Ce message a été favorablement accueilli par le peuple libyen et par les différentes forces libyennes.— Quelles ont été les actions prises par le Conseil des députés égyptien sur le plan international dans ce dossier ?— Nous soutenons la direction dans ses efforts pour instaurer la stabilité en Libye. Nous sommes en contact permanent avec le parlement libyen pour lui présenter toutes formes de soutiens. Nous avons tenu de nombreuses rencontres bilatérales dans l’objectif d’unifier les opinions. Nous travaillons ensemble pour présenter la cause libyenne devant les instances parlementaires internationales et régionales afin de donner une image exhaustive de la situation et demander le soutien des parlements et des gouvernements des pays du monde à l’instauration de la paix en Libye. Nous entretenons également d’excellentes relations avec le groupe arabe et le groupe islamique au sein de l’Union parlementaire internationale.

— La crise du barrage de la Renaissance préoccupe fortement la population égyptienne. Comment le parlement égyptien perçoit-il cette crise ?

— La question du barrage de la Renaissance touche à l’essence même de la sécurité nationale égyptienne. Elle se rapporte à un droit fondamental de l’Egypte et de son peuple, à savoir l’accès à l’eau du Nil. Le Nil est un fleuve international régi par des règles et des lois internationales et onusiennes. L’Egypte n’a jamais nié les droits des pays du bassin du Nil d’exploiter au mieux le fleuve par la construction de barrages pour la production de l’électricité ou par l’installation de projets de développement sur ses rives. Mais à condition de ne pas porter préjudice aux autres pays du bassin ou aux parts historiques des deux pays en aval. Bien plus, l’Egypte a contribué à la construction de nombreux barrages dans les pays du bassin afin de consolider la coopération avec ces pays et maximiser les opportunités de développement durable. L’Egypte a toujours opté pour les négociations, elle s’est basée sur un ensemble de constantes qui prouvent ses bonnes intentions et sa volonté de développer les relations avec l’Ethiopie en partant du principe des gains réciproques. Mais malheureusement, l’Ethiopie a fait preuve d’intransigeance dans l’utilisation de ses droits.

Pendant les 8 années de négociations, l’Ethiopie a fait preuve d’un manque clair de coopération et de transparence, alors que l’Egypte a clairement dit qu’elle comprenait parfaitement le droit de l’Ethiopie au développement. Face à l’intransigeance et à la tergiversation de l’Ethiopie, l’Egypte s’est alors trouvée obligée de recourir au Conseil de sécurité pour lui demander d’intervenir et d’assumer ses responsabilités. Et ce, afin d’éviter toute forme de tension et de préserver la paix et la sécurité internationales. L’Egypte insiste depuis le début sur la nécessité que les trois pays poursuivent les négociations selon les principes du droit international afin de parvenir à un accord juste et équilibré qui préserve les intérêts de toutes les parties.

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