Egypte > Egypte >

Bienvenue chez les coronaturistes

Yasser Moheb, Lundi, 22 juin 2020

Trois associations arabes de la caricature ainsi qu’un site consacré à la bande dessinée collaborent ensemble afin de capter les événements que nous vivons à l’ombre du coronavirus, grâce à des dessins et des caricatures partagés et discutés en ligne. Une façon de contrer la peur par le rire.

Bienvenue chez les coronaturistes

« Sourire plutôt que mourir de peur », « Former des anticorps par le rire », tels sont les slogans affichés par le groupe des coronaturistes arabes, rassemblant les associations de la caricature en Egypte, au Maroc et au Koweït, ainsi que le site jordanien Web Jordanian Tomato Cartoon. Ces quatre entités ont formé une alliance artistique contre la pandémie, pour aider les gens à la surmonter, en s’en moquant. Elles viennent d’organiser une exposition virtuelle, montrant les divers dessins que des caricaturistes arabes ont réalisés sur le Covid-19. Une première activité qui sera sans doute suivie par d’autres.

Comment ces artistes ont alors traité le coronavirus, qui a provoqué tant d’événements tristes, dont des milliers de morts et des millions de malades dans le monde ?

« Le confinement, la peur croissante, l’étrangeté des derniers mois, surtout le Ramadan cette année, ont marqué plusieurs caricatures parlant de l’hypocondrie, de la distanciation sociale, du rôle héroïque des corps médicaux, etc. », indique Fawzi Morsi, l’un des commissaires de l’exposition.

« Plusieurs dessinateurs se sont inspirés de la forme sphérique du virus, le représentant comme un personnage ludique et méchant. C’est le cas par exemple de l’oeuvre du caricaturiste égyptien Mohamad Effat, récemment disparu. Nous avons essayé de rassembler plusieurs idées originales, au niveau du fond et de la forme », ajoute-t-il.

D’aucuns comme Ayman Abdel-Méguid, rédacteur en chef du site d’information Rose Al-Youssef, considèrent que ce genre d’initiative peut aider à sensibiliser les gens et à contrer les rumeurs, faisant tâche d’huile en tant de crise. Car la peur bat son plein et l’humanité mène une bataille de survie, face à « un ennemi caché qu’on ne peut pas voir à l’oeil nu », dit-il.

Les travailleurs irréguliers, héros des dessins

Presque tous les peuples du monde se sentent sans arme contre celui-ci. Sans vaccin, personne ne sait ce qui va se passer, même les virologues et les grands spécialistes. Les caricaturistes arabes, à l’instar de leurs homologues occidentaux, ont recours au sarcasme et à la satire, pour évoquer cet état troublant, mais aussi certains sujets de société.

Le caricaturiste libanais Thomas, dont les oeuvres sont publiées sur de nombreux sites locaux, s’est attaqué au sort des travailleurs arabes aux revenus faibles, ceux-ci rentrent à pieds dans ses illustrations. Ils veulent retrouver leurs villages et font des kilomètres à pieds, car les voitures sont interdites sur les autoroutes, à cause du couvre-feu.

Thomas insiste sur l’état dépressif de ces gens licenciés du jour au lendemain; ils ont perdu leur gagne-pain et n’ont plus de quoi subvenir aux besoins de leurs familles à cause du virus. « Ce sont des mannequins qui pleurent, je n’ai pas conçu ses oeuvres comme des dessins comiques. Je pensais à la situation de ces travailleurs irréguliers et à leurs façons d’affronter la pandémie au quotidien », explique-t-il.

La dessinatrice jordanienne Zeina, elle, a signé une caricature qui critique, selon ses termes, l’apathie de certains hommes d’affaires dans le monde arabe, lesquels se soucient peu du devenir des pauvres travailleurs et ouvriers. Elle les représente accroupis sur les trottoirs, attendant désespérément une chance de travail. Dans l’un de ses dessins, on les voit imiter les trois singes de la sagesse, dont chacun se couvre une partie différente du visage avec les mains : le premier les yeux, le deuxième la bouche et le troisième les oreilles. Ils ne voient rien, n’entendent rien et ne disent rien !

Vision panarabe d’un mal universel

D’autres caricaturistes égyptiens ont tiré sur la même corde, celle des malheurs causés par le Covid-19, qui ne cesse de fouetter les êtres humains partout dans le monde.

Hamdi Ahmad souligne l’effet de la séparation et de la perte. Il livre une caricature où une vieille mère est séparée de ses fils à cause du coronavirus. Sur une autre caricature, il montre un homme dévoré par un monstre qui s’appelle Corona, symbolisant la lutte des personnes contaminées par le virus.

« Je suis attentivement les effets du virus depuis son apparition en Chine, parce que j’aime suivre tout événement qui affecte la vie des gens à travers mes dessins », affirme le dessinateur égyptien. Nous sommes pris dans un cercle vicieux, et il a voulu l’exprimer dans ses dessins.

Si le slogan « Restez chez vous » est à l’ordre du jour, partout dans le monde, le « virus perfide » nous poursuit jusqu’à nos rêves. Le caricaturiste koweïtien Mohamad Sallab dépeint dans l’un de ses dessins une fille qui essaie de s’endormir ; elle finit par être attrapée par le virus durant le sommeil. Au lieu de compter les moutons pour s’endormir, elle compte les virus! Dans une esquisse, il dessine un homme du Golfe qui fait tout pour verrouiller la porte de sa maison et empêcher le coronavirus d’y entrer.

Ensemble face à cet intrus !

Le dessinateur émirati Maher Rachwan participe à cette initiative avec un dessin, qu’il a publié dans le quotidien Al-Röya Al-Emiratiya. Le dessin montre les supermarchés du doigt comme étant un vrai danger. Et ce, en dessinant un homme qui marche dans un supermarché, avec un chariot, plein de couronnes vertes, symboles du virus.

Sur une autre caricature, le Koweïtien Mohamad Sallab représente le coronavirus sous la forme d’une bouteille contenant des voitures et des gens; ils sont enfermés à l’intérieur de la bouteille, pris dans le piège du virus. Le chaos et l’entassement des gens ne font qu’accroître le danger et augmenter les cas infectés.

De son côté, la dessinatrice émiratie Amna fait allusion dans l’une de ses caricatures aux moyens de désinfection qui font désormais partie intégrante de notre quotidien, alors que le dessinateur saoudien a choisi de dessiner un monde qui étouffe, sous le poids de la crise économique due à la pandémie. Dans ce même esprit, l’artiste marocain Emad a réalisé une série de caricatures, abordant l’impact du Covid-19 sur les différentes activités de la vie, y compris le sport, les activités professionnelles et le tourisme. Son compatriote, Abdel-Raouf, reprend l’un de ses dessins publié sur le site Edito 24, évoquant le fanatisme religieux, le terrorisme et la corruption comme étant les principaux alliés de ce virus malin qui a ébranlé le monde.

Les caricatures échangées en ligne, tournant en dérision la réalité amère des derniers mois, seront des documents poignants de notre époque. Elles décrivent avec beaucoup d’humour ce que nous vivons. Confinés tous dans leurs studios, les artistes ont été unifiés par la crise; ils s’en inspirent et livrent leurs petites histoires à propos de ce danger universel .

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique