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Les partis islamistes n’ont plus le vent en poupe

Ahmed Kamel Al-Béheiry*, Lundi, 08 juin 2020

La dissolution du parti La Construction et le développement, bras politique de la Gamaa islamiya, par la Haute Cour administrative, pose la question du sort des autres partis islamistes fondés dans le sillage de la Révolution de 2011. Analyse.

Les partis islamistes n’ont plus le vent en poupe

La Haute Cour administrative a émis cette semaine un verdict définitif sur la dissolution du parti La Construction et le développement, bras politique de la Gamaa islamiya. Dans les attendus de juge­ment, la cour a indiqué que le parti « a commis de graves contraventions à la Constitution, dont l’adoption d’idées extrémistes, la forma­tion de milices en Haute-Egypte et l’incitation à commettre des opérations terroristes contre les institutions de l’Etat ». Un verdict qui n’est pas surprenant, vu les dérives qu’a connues ce parti dont maints membres ont rejoint des groupes terroristes au cours des six dernières années.

La décision de la cour remet en question le sort de 8 autres partis religieux créés après la Révolution de 2011. Si après la Révolution de 2013, la justice a dissous le parti La Liberté et la justice, bras politique de la confrérie des Frères musulmans, et celui de l’indépendance islamiste, d’autres partis islamistes existent toujours, tel le parti salafiste Al-Nour, actuellement représenté au parlement et qui était venu deuxième après les Frères musulmans aux législatives de 2012. D’autres partis salafistes, tels Al-Fadila et Al-Assala, même s’ils sont devenus quasi absents de la scène politique, existent officiellement.

Les partis islamistes ont profité de la Révolution de 2011 pour s’imposer. Ils sont parvenus au début à gagner le soutien d’une partie de la rue, leur permettant de rafler une majorité parlemen­taire en 2012. Mais ce succès ne reflétait pas tant leur force que la faiblesse des partis civils. Le courant islamiste avait réussi à se constituer une base populaire via les activités caritatives, syndi­cales et sociales. L’instrumentalisation du dis­cours religieux à des fins politiques a été aussi l’un des facteurs qui ont permis à ces partis de bâtir une popularité à cette époque qui a vu l’ap­parition de plusieurs partis de gauche adoptant un discours laïque, en rupture avec la culture d’une grande partie des Egyptiens. A cela s’ajoute le soutien politique et financier fourni par certaines puissances régionales, tels le Qatar et la Turquie qui ont soutenu les Frères musulmans, et certains régimes du Golfe qui ont soutenu le courant sala­fiste.

Le déclin

Ces facteurs étaient théoriquement censés garantir la survie de ces partis religieux. Mais la pauvreté de leur discours et l’absence de vision sur les problèmes économiques et sécuritaires ont sapé cette expérience. De plus, la volonté du courant islamiste de dominer la scène et d’ex­clure tout autre courant a déchaîné la colère d’une grande partie des Egyptiens qui sont descendu le 30 juin 2013 par millions dans les rues refusant l’hégémonie idéologique et politique. Ce tour­nant important a révélé le vrai visage des partis religieux qui, après avoir perdu le pouvoir et leur base populaire, ont opté pour la violence depuis 2013 avec la formation de milices armées qui ont mené de nombreuses opérations terroristes au cours des dernières années.

En dépit de ce déclin des partis islamistes, la probabilité de leur retour sur la scène politique alimente les interrogations surtout le courant salafiste représenté par le parti Al-Nour. Il faut savoir que plusieurs groupes salafistes sont parvenus à acquérir un soutien populaire en investissant les ONG et les organisations reli­gieuses pour propager leur discours et influen­cer la population. L’indulgence de l’Etat vis-à-vis de certains courants islamistes non impli­qués dans la violence, comme c’est le cas avec une partie du courant salafiste, est une tactique destinée à contrecarrer les groupes violents comme les Frères musulmans. Mais cette tac­tique efficace sur le plan théorique ne peut l’être sur le plan pratique. L’Etat est en confron­tation avec les groupes terroristes actifs ou tak­firis, alors que des groupes qui ont opté pour le fanatisme idéologique ne font pas partie de cette confrontation. Mais ces groupes ne sont pas moins dangereux que les groupes terro­ristes. Le discours fanatique de ces groupes radicaux, tel Al-Daawa Al-Salafiya dont est issu le parti Al-Nour, sème les graines du sectarisme et de la haine. Le courant salafiste prohibe à titre d’exemple la félicitation des coptes à l’oc­casion de leurs fêtes et interdisent l’accession de la femme aux postes-clés. Des idées qui contredisent le principe de la citoyenneté et de l’Etat civil voulu par la Constitution et qui menacent aussi la paix sociale. Les partis poli­tiques issus de ces courants pourraient consti­tuer le noyau de nouveaux groupes terroristes à l’avenir. Un danger qui augmente après les défaites militaires des groupes armés. Ces orga­nisations tentent aujourd’hui de recruter de nouveaux éléments.

Un exemple est le parti Al-Nour, le plus présent actuellement sur la scène. Du point de vue juri­dique, rien ne dit qu’il s’agit d’un parti religieux, mais son discours laisse à croire qu’il adopte l’idéologie wahabite. Depuis sa création, le parti est resté sous la domination des cheikhs de la Daawa salafiste, notamment Yasser Borhami, chargé du prosélytisme au sein du parti, et assu­rant le lien entre ce dernier et l’organisation-mère. Ce qui a contribué au recul de sa popula­rité. Exercer la politique en restant attaché à son identité salafiste est une équation difficile qu’il ne parviendra pas à résoudre, ce qui minimise ses chances de persister. Il ne semble pas non plus que le parti soit en mesure de se constituer une base populaire, en dehors de sa sphère idéolo­gique. D’autant plus que la rue est hostile au courant islamiste depuis la chute des Frères musulmans, et le projet d’Al-Nour qui consiste à appliquer la charia n’a pas les faveurs de la popu­lation. Les bras politiques des groupes religieux constituent un danger, car ils adoptent un dis­cours basé sur la haine qui ne reconnaît pas le principe de la citoyenneté l

*spécialiste de l’islam politique au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram

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