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Décès de Moubarak : Une page tournée

May Al-Maghrabi, Mardi, 03 mars 2020

L’Egypte a fait ses adieux à son ancien président Mohamad Hosni Moubarak, décédé la semaine dernière. Retour sur le parcours d’un homme qui a été à la tête de l’Egypte pendant 30 ans.

Décès de Moubarak : Une page tournée
Le président Sissi, en tête des obsèques militaires organisés pour Moubarak. (Photo : AFP)

Il avait rendez-vous avec le départ au mois de février. Comme il a quitté le pouvoir le 11 février 2011, sous la pression de la Révolution du 25 Janvier, l’ancien président Mohamad Hosni Moubarak a quitté la vie le 25 février 2020. Agé de 92 ans, Moubarak est décédé dans l’hôpital militaire d’Al-Galaa, suite à une longue maladie. « Alors que ma vie approche de son terme, grâce à Dieu, j’ai la conscience tranquille et je suis content d’avoir passé ma vie à défendre l’Egypte », avait déclaré Moubarak, il y a 3 ans, laissant l’Histoire le juger.

C’est en grande pompe que des funérailles militaires lui ont été organisées, mercredi 26 février, à la mosquée du Maréchal Tantawi, au Nouveau Caire. Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a été en tête de la foule qui est venue faire les adieux à l’un des leaders des forces armées et un héros de la guerre d’Octobre 1973, mais aussi au président de l’Egypte pendant 30 ans (voir encadré). Derrière le président Sissi suivait une foule de personnalités, dont le premier ministre Moustapha Madbouli, les fils du défunt, Alaa et Gamal Moubarak, le président du parlement, le grand imam d’Al-Azhar, le pape de l’Eglise orthodoxe, des symboles du régime de Moubarak ainsi que de hauts responsables et des délégations arabes et étrangères. Le cercueil, arrivé par hélicoptère peu auparavant, a été posé sur un affût de canon et escorté par des soldats en grands uniformes. Une procession a été menée au son des coups de canon en hommage à Moubarak. L’ancien raïs a été ensuite inhumé dans le tombeau familial à Héliopolis, dans l’est de la capitale. Vendredi, l’épouse du président Sissi a présenté ses condoléances à Suzanne Moubarak, à l’hommage organisé à la mosquée du Maréchal Tantawi. Un parterre des anciens et actuels hauts responsables, diplomates arabes et étrangers, politiciens, hommes d’affaires, artistes et journalistes y ont été présents.

Honneurs

Au niveau officiel, le président défunt a été traité donc avec tous les honneurs d’un « héros de la nation ». La présidence avait publié, quelques heures après l’annonce de sa mort, un communiqué présentant ses condoléances à la famille de l’ancien président et saluant, en Moubarak, « le héros qui avait redonné à l’Egypte sa dignité » lorsque, comme chef des forces aériennes, il avait conduit, en 1973, la Guerre d’Octobre contre Israël, après la défaite de la Guerre de 1967. Les forces armées ont d’ailleurs déploré la disparition de « l’un de leurs fils » et le chef de l’armée de l’air lors de la guerre d’Octobre. Idem, institutions religieuses et politiques sans exception ont rendu hommage au président défunt qui « oeuvrait pour le bien de son pays et a défendu l’intégrité de ses territoires ».

Selon le général Samir Farag, ancien président de l’administration des affaires morales aux forces armées, il était évident d’organiser des obsèques militaires à l’ancien président Moubarak, en appréciation de son rôle incontournable au sein de l’institution militaire qui « n’oublie pas ses fils ». « C’était une image positive de voir le président Sissi aux obsèques de l’ancien président Moubarak, le militaire fidèle à son pays et le chef d’Etat dévoué, dont le patriotisme n’a jamais été mis en cause », commente Farag. Et d’ajouter : « Au cours de 3 décennies au pouvoir, Moubarak a défendu le pays contre toute ingérence étrangère militaire ou politique, a maintenu la stabilité du pays, sa souveraineté et n’a jamais pris de décision inconsidérée mettant en danger sa sécurité nationale ou l’intégrité de ses territoires », affirme Farag. Sur son rôle dans la Guerre de 1973, il souligne qu’il ne peut pas être réduit à la première frappe aérienne. « Moubarak a eu surtout un rôle incontournable avant le début de la guerre, lorsqu’en tant que commandant des forces armées, puis directeur des forces aériennes, il avait formé les forces aériennes sur de nouvelles tactiques et stratégies et avait aussi participé à l’élaboration des plans de la guerre », note Farag.

D’ailleurs, dirigeants, présidents et monarques des pays arabes et étrangers ont rendu hommage au président Moubarak et ont déploré la perte d’un « grand leader ». Entre autres, le président palestinien Mahmoud Abbas a salué son engagement en faveur de la « liberté et de l’indépendance » du peuple palestinien. Les Emirats arabes unis ont été le premier pays arabe à mettre les drapeaux en berne alors que l’émir du Koweït a rendu hommage au président Moubarak et a rappelé son soutien à son pays lors de l’invasion iraqienne du Koweït. Le roi Salman d’Arabie saoudite et le prince héritier Mohamad, ainsi que le roi bahreïni Hamad bin Issa Al Khalifa ont adressé leurs « sincères condoléances » au président Sissi, soulignant « les efforts de Moubarak au service de l’Egypte et de la cause du monde arabe et islamique ». Des dirigeants internationaux ont de même regretté le président Moubarak, évoquant notamment son rôle sur la scène internationale ainsi que ses efforts pour le maintien de la paix au Proche-Orient.

Quel bilan ?

Décryptant la politique étrangère de l’ancien président Moubarak, Tareq Fahmi, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, estime qu’elle a valu à Moubarak sa réputation de « modéré » auprès de la communauté internationale. Il explique que pendant 3 décennies au pouvoir, le président Moubarak s’est surtout attaché à donner à l’Egypte un rôle-clé sur la scène internationale, est resté un allié stratégique des Etats-Unis tout en maintenant des relations normales avec Israël. « Il s’agissait de relations basées sur l’équilibre et le respect réciproque. Et c’est ce qui s’est traduit par ses rapports solides avec les pays arabes, ses relations internationales équilibrées et son maintien contre vents et marées des accords de paix conclus en 1979 avec Israël », décrypte Fahmi. Sur les relations égypto-américaines, il juge qu’elles étaient équilibrées, mais vacillantes en vertu des circonstances et des figures à la tête de l’Administration américaine. Or, il affirme que Moubarak les a investies au service de la paix au Proche-Orient comme au profit des intérêts des Egyptiens. « Et là, il faut avouer que conservant la souveraineté du pays, Moubarak n’a jamais cédé aux pressions des Etats-Unis qui réclamaient l’installation de bases militaires américaines en Egypte », souligne Fahmi qui, en revanche, trouve que Moubarak avait tort de favoriser ses relations avec l’Occident au détriment de la Russie et de ne pas établir de relations plus solides avec l’Europe. D’ailleurs, il reproche à sa politique étrangère d’avoir aussi négligé les relations africaines, suite à la tentative de son assassinat à Addis-Abeba en 1995.

Concernant le front interne, le politologue et l’écrivain Abdel-Moneim Al-Saïd, ancien membre du PND dissous, rappelle que lorsque Moubarak avait assumé la présidence, l’Etat de l’Egypte a été critiqué sur maints fronts. « On pouvait être d’accord avec lui ou pas, mais une chose est certaine : Moubarak n’a jamais trahi son pays et l’a beaucoup servi », plaide Al-Saïd. Il ajoute que sortant de 3 guerres, l’Egypte avait besoin d’un miracle pour se redresser. « L’économie était à genou, il n’existait pas d’infrastructures, de services, etc. Un défi qu’a relevé Moubarak avec bravoure. Au bout d’une décennie, il a réussi à mettre les fondements d’une nouvelle Egypte en construisant de nouvelles villes, des ponts, des projets de développement dans tous les domaines », estime Al-Saïd. Parmi ses réalisations, il cite, entre autres, l’ouverture d’une première ligne de métro dans les années 1980, la construction du pont de 6 Octobre, la route périphérique, le développement de nouvelles villes dont celles du 6 Octobre et d’Al-Obour, ainsi que des méga-projets industriels, énergétiques et agricoles. « Une série de réalisations et de projets qui ont ouvert de nouveaux horizons de développement du pays, sans oublier que l’ouverture économique adoptée durant les dernières années de son règne a valu à l’Egypte une amorce de décollage économique », loue-t-il.

Replacer l’histoire dans son contexte

Or, pour l’écrivain nassérien Abdallah Al-Sennawi, cela manque d’objectivité de mettre dans un seul panier l’histoire militaire « intacte » de Moubarak ou même de résumer son exercice politique à la seule première décennie de sa présidence. Car la dernière décennie au pouvoir a été marquée par des dérives et des erreurs qui ont enfin mené à une révolution contre son régime. « Ses politiques adoptées lors de cette période ont verrouillé la vie politique », souligne Al-Sennawi. « Sur le plan économique, l’exécution d’un plan de privatisation, qui ne tenait pas compte des volets sociaux, a mis de plus en plus en exergue les inégalités sociales et augmenté le chômage et la pauvreté », dit Al-Sennawi, étayant que la Révolution du 25 Janvier n’était pas sans fondements. « Les réactions officielles et populaires formulées suite à son décès représentent un rétablissement de la dignité de Moubarak », réplique le général Farag.

Au-delà de ce débat, ce qui est certain c’est qu’une page de l’histoire du pays se tourne avec ses hauts et ses bas.

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