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Agacée, l’armée met en garde

May Atta, Mardi, 25 juin 2013

Le ministre de la Défense a mis en garde contre tout usage de la violence lors des manifestations du 30 juin. Le ton menaçant du message traduit aussi l’inquiétude de l’armée face à une situation volatile qui risque d’échapper à son contrôle.

Ministre de la Défense

Le parti Liberté et Justice (PLJ) des Frères musulmans, ainsi que le prin­cipal bloc de l’opposition, le Front National du Salut (FNS), ont tous deux exprimé leur satisfaction suite aux décla­rations du ministre de la Défense Abdel-Fattah Al-Sissi sur la position de l’armée vis-à-vis des manifestations de masse prévues pour le 30 juin.

Celui-ci a averti dimanche que l’armée interviendrait si des heurts éclataient dans le pays à l’occasion des rassemblements dans les jours à venir. « Les forces armées ont le devoir d’intervenir pour empêcher l’Egypte de plonger dans un tunnel sombre de conflit et de troubles », a déclaré le général Abdel-Fattah Al-Sissi, à la veille du premier anni­versaire de l’élection du président Mohamad Morsi, dont les chefs de file de l’opposition réclament la démission. « Il est du devoir national et moral de l’armée d’intervenir (...) pour empêcher les violences confessionnelles ou l’effondrement des institutions de l’Etat », a ajouté le ministre lors d’une rencontre avec des militaires. « Ceux qui croient que nous ignorons les dangers qui attendent la nation égyptienne se trompent. Nous ne resterons pas silencieux face à la plongée du pays dans la violence », a-t-il insisté, d'un ton ferme.

Bien que le discours du ministre puisse être interprété comme un message de reproches adressé aux deux côtés, suggérant qu’il désap­prouvait les espoirs de l’opposition de renver­ser le président légitime, mais aussi l’incapa­cité de celui-ci à convaincre ses opposants de coopérer ; chacun des deux côtés a réussi à y trouver sa part.

Le président du PLJ Saad Al-Katatni a salué ces déclarations, lesquelles traduisent selon lui « le souci de l’armée de rester en dehors de la politique », tout en affirmant que son parti était toujours prêt à entamer des discus­sions avec l’opposition.

« Il s’agissait de rassurer le peuple égyp­tien, sans plus. Parce que les services de ren­seignements savent très bien, comme nous le savons aussi, la nature des complots ourdis par les forces antirévolutionnaires qui, dans leur rivalité politique malhonnête, cherchent à transformer le 30 juin en affrontements armés », estime Gamal Hechmat, cadre du même parti.

Officiellement, la présidence s’est conten­tée d’un communiqué affirmant que le prési­dent Morsi s’est entretenu avec son ministre de la Défense lundi. Le chef de l’Etat lui a donné des « directives pour mettre en place rapidement toutes les mesures nécessaires afin d’assurer la sécurité de toutes les struc­tures vitales et stratégiques du pays en coor­dination avec le ministère de l’Intérieur », d’après le communiqué.

Pour sa part, l’opposition a exprimé, par la voix du FNS, sa profonde gratitude à l’armée et son soutien à la volonté du peuple. « Nous apprécions la loyauté de l’armée envers le peuple et son rejet des tentatives de le terro­riser », lit-on dans sa déclaration. Toujours du côté de l’opposition, le mouvement de la jeunesse du 6 Avril a également publié une déclaration disant que les propos d’Al-Sissi montraient que l’armée soutenait la démocra­tie et les objectifs de la révolution. « L’armée et ses dirigeants actuels sont le bouclier pro­tégeant le pays contre toute menace », a affirmé le mouvement. Tout en soulignant son refus de l’intervention de l’armée dans la vie politique, le mouvement s’est dit en faveur du « rôle national primaire » de cette institution comme garante de la sécurité.

Frustrés par l’impasse

En effet, ni les islamistes ni leurs opposants veulent un retour aux 6 décennies de pouvoir militaire auquel ils croient avoir mis un terme avec le renversement de Hosni Moubarak, il y a deux ans. La campagne Tamarrod, avec des partis et mouvements politiques de l’opposi­tion, a rejeté lors d’une conférence de presse samedi toute perspective de prise du pouvoir par l’armée si le président Morsi est contraint à démissionner. Pourtant, certains Egyptiens, frustrés par l’impasse, appellent l’armée à reprendre le rôle de gestion qu’il a assumé après la chute de Moubarak. Une possibilité plus forte que jamais, dans la mesure où dans son discours, le ministre de la Défense a sem­blé baisser le seuil des conditions requises pour une intervention de l’armée. Il y a quelques mois, celle-ci nécessitait « l’effon­drement ou le quasi-effondrement de l’Etat ».

Dimanche, cependant, Al-Sissi a dit que la violence sectaire et l’effondrement des insti­tutions étatiques sauraient également justifier une intervention.

Pour certains observateurs, ce changement d’attitude de l’armée trahit sa propre inquié­tude. « Cela dit, si on passe en revue les posi­tions de l’armée durant l’année écoulée : son inaction après le meurtre et le rapt de ses hommes dans le Sinaï, son attitude de specta­teur alors que le président décide de rompre les relations diplomatiques avec la Syrie et d’aider l’opposition armée là-bas, et son silence face aux insultes qui lui ont été adres­sées par des responsables de la confrérie, on se rendra compte que l’institution militaire est aujourd’hui trop fragile pour pouvoir faire face à un dérapage de la violence », analyse Ahmad Fawzi, secrétaire général du Parti égyptien démocrate social.

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