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La confrérie serait-elle en crise ?

Najet Belhatem, Mardi, 11 juin 2013

Des manifestations culturelles dans la rue, des artistes et intellectuels révoltés contre les politiques du nouveau ministre nommé par les Frères musulmans, et tout ceci avec en toile de fond les manifestations anti-régime qui s'organisent pour le 30 juin.

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Le ballet Zorba investit la rue face au ministère de la Culture.

L ’opéra Zorba le Grec, présenté en tenue de jeans dans la rue devant un public enchanté. La vidéo a fait le tour du Web avec beaucoup d’autres, où des artistes offrent leurs perfor­mances et battent le pavé devant les portes du ministère de la Culture à l’intérieur duquel le nouveau ministre Alaa Abdel-Aziz brandit, au nom de la révolution, le slogan de « la purifi­cation contre les corrompus, les laïcs et la gauche ». La purification s’est étendue, selon les déclarations des islamistes, à la volonté d’interdire le ballet, entre autres, et de nettoyer la culture de tout ce qui nuit à la religion. Un débat houleux s’en est suivi sur le ministère de la Culture miné comme tous les établissements étatiques par la corruption, les passe-droits et en même temps sur la liberté d’expression et de création.

La poétesse Safaa Al-Bili écrit dans le jour­nal islamiste Al-Masriyoune : « Qu’est-ce qui pousse de grands noms parmi les acadé­miciens, écrivains et politiciens, dont on sait bien à quel point ils sont corrompus et sans morale (elle fait allusion aux moeurs), à attaquer le nouveau ministre sous pré­texte qu’il n’est pas connu et qu’il ne fait pas partie de leur cercle ? Ces mêmes intellectuels n’ont-ils pas défendu des romans érotiques ou encore le roman Le Dîner des algues (roman du Syrien Haidar Haidar paru en 1983 et interdit par Al-Azhar en 2000 pour atteinte à l’is­lam) ? Ne se sont-ils pas alignés derrière l’ancien ministre de la Culture dont l’écri­vain Abdel-Rahmane Al-Charqawi a dit : Je n’accepterai pas un ministre gay ? ».

Le critique de cinéma Samir Farid rétorque dans Al-Masry Al-Youm : « Le pro­blème n’est pas que le nouveau ministre soit inconnu au bataillon, ou qu’il ait démis des fonctionnaires de leur poste. Le problème est qu’il a mis à leur place des personnes de moindre compétence, seulement parce qu’ils font partie du parti au pouvoir. Il est du droit de chaque parti qui a gagné lors d’élections propres de nommer les experts du parti aux postes-clés, mais la compétence doit être le premier des critères. Cela ne veut pas dire aussi que le ministère n’est pas noyé dans la corruption, et il n’est pas le seul. C’est l’argu­ment des ennemis des arts et des lettres qui veulent interdire la philosophie dans les écoles, le ballet à l’Opéra et fermer les portes de l’ins­titut du ballet à l’Académie des arts. Le vrai problème c’est le danger qui menace la culture égyptienne sous le régime des Frères musul­mans ».

Justement, ce règne des Frères musulmans selon Mostafa Kamel Al-Sayed, professeur de sciences politiques et directeur du Centre des études des pays émergents, serait en crise. « Les Frères musulmans affrontent de graves obstacles qui sont presque d’ordre génétique et cela se voit de la façon dont ils gèrent le pays depuis juin 2012. La première raison de leur échec et de celui de tous les courants islamistes c’est de vouloir instaurer une société islamique ou appliquer les pré­ceptes de Dieu. Nous ne connaissons pas les contours de leur projet dit islamique ni sur le plan économique, ni politique, ni social. Ce qu’il en ressort, à savoir l’instauration d’un califat, est irréaliste du fait qu’il est impossible de rassembler les musul­mans de par le monde en une seule entité. De plus, il est mis sur la table au moment où nous sommes incapables de réaliser une réelle réconciliation entre le Hamas et le Fatah et où certains refu­sent la liberté de culte aux chiites en Egypte, voire la venue de touristes ira­niens ». L’auteur ajoute : « A part cela, ce que l’on sait de leur projet politique, c’est leur hostilité aux libertés des citoyens dont l’égalité devant la loi sans discrimination de religion ou de genre. N’oublions pas leur mainmise sur les journaux gouvernementaux et le siège imposé aux chaînes de télévision privées et leur volonté de faire passer un projet de loi sur les ONG qui les mettra sous la tutelle des services de sécurité ».

Ce qui nous mène aux manifestations anti-Frères prévues le 30 juin suite à la campagne de Tamarrod (rébellion) qui appelle à la desti­tution du président Mohamad Morsi. Elle a déjà récolté des dizaines de milliers de signa­tures. « Le règne de Morsi va-t-il se terminer le jour de l’anniversaire de son investiture ? La question anime les discussions dans les rues d’Egypte et ailleurs. Personne ne peut plus ignorer le phénomène Tamarrod. Lors d’une rencontre protocolaire entre les ambassadeurs de pays importants, les discussions ont tourné autour du phénomène et la conclusion a pen­ché du côté du probable crépuscule prématuré du pouvoir des Frères musulmans », écrit Abdallah Al-Sannaoui dans le quotidien Al-Shorouk.

Quelle est la stratégie du régime des Frères musulmans face à cela ? Plusieurs de leurs responsables ont brandi la menace d’affronter « avec violence les fauteurs de troubles ». L’écrivain et journaliste Waël Abdel-Fattah avance l’hypothèse selon laquelle la confrérie serait à la recherche d’un bouc émissaire qui ne serait autre que le président Morsi lui-même. « Morsi ne peut plus recourir à des dispositifs répressifs. Il a usé du potentiel de folie du dic­tateur. L’armée ne marche plus avec lui, elle refuse d’affronter les foules ou de participer aux luttes politiques. Les Frères sentent que leur république est en chute et ont besoin d’un bouc émissaire de taille » .

(https://www.facebook.com/photo.php?v=10152005055470166&set=vb.619950165&type=2&theater- )

(http://qik.com/video/58768251/ballet-on-the-street--egypt),

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