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L’article 2 et les ponts

Najet Belhatem, Mardi, 02 octobre 2012

Le courant de l’islam politique cherche sans relâche à marquer de son empreinte la rédaction de la Constitution face à une opposition en rangs dispersés. La société, elle, est focalisée sur son quotidien.

La bataille de la Constitution continue avec des craintes de voir le courant de l’islam politique imposer sa volonté sur ce qui sera la loi fondamentale de l’Egypte moderne. Ainsi, dans un article virulent, comme à son habitude, l’écrivain Ibrahim Issa fustige et les islamistes et les libéraux qui font partie de la constituante pour la rédaction de la Constitution. Il écrit dans le quotidien Al-Tahrir : « Il y a une grande différence entre la conciliation et le rapiéçage. De gros efforts sont fournis en ce moment dans la constituante, que ce soit de la part des Frères musulmans ou des membres qui ne font pas partie de la confrérie, mais qui ont été choisis par elle pour finaliser la pièce de théâtre des concessions communes. Le recours des Frères musulmans aux messieurs comptés parmi le courant libéral est un moyen de donner une légitimité à ce qui n’est pas légitime. Les Frères veulent faire main basse sur le pouvoir, ils utilisent les mêmes vieux procédés que ceux de l’ancien régime. Ils veulent apparaître comme les défenseurs de la charia et les ennemis des athées. Mais en réalité, ils veulent que la Constitution soit leur support électoral lors des prochaines législatives. Quant aux pseudos libéraux de la commission, ils ont accepté de laisser tomber les valeurs de liberté et se sont fait à l’arriération, ce sont vraiment les nouveaux libéraux wahhabites. Ils se sont mis à jouer selon la même bonne vielle méthode de l’opposition sous l’ancienne ère. Une opposition officielle amadouée. Il est clair qu’une clause qui stipule la liberté de culte ne peut pas cohabiter avec une autre qui définit le culte comme étant les trois religions et qu’une clause sur le mariage des mineures ne peut pas trouver un terrain de compromis avec une autre sur les droits de l’enfant. Cela s’appelle du rapiéçage et pas de la conciliation. Comment ces tailleurs s’imaginent-ils que cela peut passer inaperçu ? ».

En parlant de l’opposition amadouée, cela nous amène à l’article de Emadeddine Adib dans le quotidien Al-Watan où il énumère les lacunes de l’opposition actuelle en disant : « Ceux qui parlent depuis des années de la crise du pouvoir en Egypte doivent s’intéresser à une crise plus profonde, à savoir celle de l’opposition qui se résume en ces points. D’abord, c’est l’opposition qui se préoccupe des sièges et du pouvoir au sein de ses partis au lieu de se préoccuper de ses bases populaires. Ensuite c’est une opposition d’élites et pas d’idées ou de programmes face aux problématiques de la rue égyptienne. Et enfin, c’est une opposition qui se vend et s’achète au premier flirt politique de la part du régime en place, et ses querelles intérieures sont mille fois plus importantes que ses querelles avec le pouvoir ».

On revient sur le sujet de la Constitution avec Salah Issa qui écrit dans Al-Masry Al-Youm à propos de l’article 2 de la Constitution sur la charia et qui est le fer de lance des islamistes : « Je ne trouve pas de raison à la bataille des groupes de l’islam politique concernant l’article 2 de la Constitution de 1971 qui parlait des principes de la charia islamique comme sources principales de la législation. Cette bataille a commencé juste après la révolution lorsque ces groupes ont demandé de changer le mot principes par celui de préceptes. Et les discussions actuelles au sein de la constituante pour la rédaction de la Constitution en sont arrivées à éliminer les deux mots pour les remplacer par : la charia islamique est la source principale de la législation et Al-Azhar est la référence finale en matière d’interprétation. C’est le texte sujet à toutes les polémiques actuellement. La logique de ceux qui veulent changer l’article 2 est que le mot principes vide l’article de son fond, car la Haute Cour constitutionnelle a interprété le mot comme étant les principes clairs. Or, selon eux, ces principes clairs sont peu nombreux, ce qui veut dire que la majorité de la charia ne va pas être appliquée ? ».

L’auteur explique que ces groupes d’islamistes font une lecture exhaustive de l’interprétation de la cour qui dit, en fait, que seuls ces principes clairs ne sont pas sujets à interprétation, alors que tout le reste l’est selon le contexte dans lequel vit la société.

Or, justement cette société est loin de ce débat et se préoccupe surtout de son quotidien comme le relève Fahmi Howeidi dans son article dans Al-Shorouk : « Selon un rapport du ministère de l’Intérieur paru le jeudi 20 septembre, l’Egypte a été le théâtre de 1 400 actes de protestations durant les 48 jours précédents, dont 80 cas de blocage des rues, 60 cas de blocage des voies ferrées et 1 285 manifestations, ce qui peut faire une manifestation toutes les heures. Cela montre que de grandes tranches de la société ne sont pas satisfaites de leurs conditions de vie ». Il prend l’exemple des médecins qui souffrent des mauvais salaires : « Après sept ans d’études, le médecin reçoit 400 L.E. de salaire, ce qui est la moitié d’une femme de ménage égyptienne. Or, ce médecin veut au moins avoir le salaire d’une femme de ménage asiatique qui reçoit un salaire d’environ 600 dollars, soit 3 600 L.E.…Sous le règne de l’ancien régime, il n’y avait pas de canaux d’expression entre la base et les responsables politiques. Et quand les barrages sont tombés après la révolution, nous avons découvert que nous n’avons pas de moyens de construire des ponts entre la société et le pouvoir » .

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