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Mohamed Abdel-Hady, Mardi, 14 mai 2013

L'institution sunnite Al-Azhar prépare le lancement de sa première chaîne satellite, afin de « combattre le fanatisme et défendre l’islam centriste ».

Al-Azhar
Al-Azhar entend lutter contre les dérapages de certains prédicateurs.

C’est au mois du Ramadan, soit en juillet prochain, que l’institu­tion d’Al-Azhar devrait lancer la diffusion expérimentale de sa première chaîne baptisée « la chaîne satellite d’Al-Azhar Al-Charif ». Sauf un changement de son statut, celle-ci sera sous couver­ture juridique de l’Union de la radiotélévision égyptienne, tout en bénéficiant d’une indépendance au niveau de sa gestion et du choix du contenu des émissions.

La durée quotidienne de diffusion sera de 8 heures et passera progres­sivement à 24 heures. Les pro­grammes offerts par d’autres médias seront également diffusés sur cette même chaîne à condition d’être conformes à la doctrine d’Al-Azhar.

Un appel aux dons a été lancé sur le compte bancaire 601010 à la Banque Centrale d’Egypte pour ce projet en gestation depuis des mois.

Al-Azhar vise à faire face, par la voix de ses propres oulémas, au « chaos des fatwas » provenant en grande partie d’une multitude de chaînes religieuses « qui diffusent sous l’étiquette de l’islam des idées et des concepts erronés », souligne sous l’anonymat un haut respon­sable d’Al-Azhar et membre de la commission chargée de mettre en route ce projet. « Le but est de faci­liter l’accès à l’information reli­gieuse à travers une source fiable. Je pense qu’une majorité de musul­mans en Egypte et partout dans le monde attendent le lancement de cette chaîne, dont le but est de diffu­ser un islam centriste et modéré. Les règles de la déontologie média­tique et morale seront observées en traitant des questions sociétales. Al-Azhar aura également son mot à dire s’agissant des textes mal inter­prétés. Certaines questions poli­tiques seront soulevées si nécessaire ne serait-ce que pour présenter l’opinion de la charia et non pour parler de politique », explique la même source.

Le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmad Al-Tayeb, a expliqué que la priorité absolue de cette chaîne était de rappeler et de confir­mer le rôle d’Al-Azhar comme unique instance habilitée à délivrer et à rectifier les fatwas. Il a égale­ment précisé que les fatwas d’Al-Azhar émanaient du corps des grands oulémas et de l’Académie de recherches islamiques. « Porter un turban ne suffit pas pour parler au nom d’Al-Azhar. Des centaines de milliers d’étudiants sont promus d’Al-Azhar et certains d’entre eux ont rejoint des partis politiques, quand ils prennent la parole, ceux-ci n’expriment que leur opinion personnelle et non celle d’Al-Azhar », met en garde le grand imam.

Pour sa part, l’ancien mufti d’Egypte, Nasr Farid Wassel, actuellement sénateur et membre du corps des grands oulémas, a salué l’initiative en lui prêtant une visée plus large. « Cette chaîne permettra de transmettre à l’Occident la véri­table image de l’islam centriste », souhaite-t-il.

Pour le professeur de charia à l’Université d’Al-Azhar, Ahmed Kerema, « il fallait que cette chaîne voie le jour pour faire face aux pra­tiques des chaînes dites religieuses qui se permettent d’injurier, de dif­famer, d’excommunier. Ces chaînes inspirées par la doctrine wahhabite exercent la violence intellectuelle qui conduit souvent à la violence physique ».

Chaos des fatwas

Tantôt fanatiques tantôt bizarres, les fatwas télévisées fusent comme une traînée de poudre. Le phéno­mène a pris de l’ampleur sous l’ac­tuel régime islamiste.

Comme cette fatwa émise par le mufti des Frères musulmans, cheikh Abdel-Rahman Al-Bar, selon laquelle adresser des voeux aux coptes pendant leurs fêtes était pro­hibé par la charia.

Arrêté il y a moins de deux semaines, le prédicateur Abdallah Badr a écopé d’un an de prison et d’une amende de 20 000 L.E. pour injure et diffamation contre l’actrice Elham Chahine lors d’une émission diffusée sur la chaîne Al-Hafez qui a été par la suite suspendue pour 30 jours.

Un autre prédicateur Mahmoud Chabane avait affirmé sur la même chaîne que les dirigeants du Front national du salut, principale coali­tion d’opposition, « méritent d’être condamnés à mort au nom de la charia ».

Mettant dans un même panier nassériens, socialistes, Israéliens et Emiratis, Safwat Hegazi, une figure islamiste qui se pose en défenseur du président Morsi, les a accusés sur la chaîne Al-Rahma de conspirer contre le « projet islamique » de ce dernier. C’est à Hegazi aussi que les télévisions privées doivent leur nouvelle appellation de « chaînes de la sédition ».

C’est sur cette même chaîne que le prêcheur salafiste surnommé Aboul-Achbal est intervenu par téléphone pour appeler les Egyptiens à encercler le ministère de la Défense pour capturer, tuer ou même égorger les membres du Conseil militaire sous prétexte que « leur lien avec Dieu et son pro­phète était rompu ».

Surnommé Abou-Islam, le pro­priétaire d’une autre chaîne très suivie Al-Oumma, a fulminé contre les femmes qui manifestent au Caire sur la place Tahrir et qui « viennent ensuite se plaindre du harcèlement sexuel ». Selon lui, l’agression de ces femmes « sans honneur » est justifiable dans la mesure où « ce sont elles qui cherchent à être vio­lées et sexuellement dégradées ». « 90 % d’entre elles sont des croi­sées (chrétiennes) et les autres 10 % sont des veuves qui n’ont personne pour les contrôler ».

Faut-il pour autant les museler ? Pour l’expert en médias, Yasser Abdel-Aziz, « les Egyptiens ont besoin de médias qui puissent mettre en avant les valeurs reli­gieuses loin du fanatisme et de l’approche confessionnelle et sec­taire. Plusieurs chaînes religieuses présentent des émissions politiques par excellence au profit de groupes politiques qui instrumentalisent la religion et c’est là précisément qu’Al-Azhar doit intervenir ». « Si les informations sur le lancement d’une chaîne d’Al-Azhar se confir­ment, je pense que celle-ci aidera à mettre en avant tout ce qui fait l’unanimité de toutes les tranches et tous les secteurs de la société, que l’on soit musulman ou copte, laïc ou libéral, de droite ou de gauche. Ce sera bien si cette chaîne peut rap­procher tous ces éléments actuelle­ment très séparés », souhaite Abdel-Aziz.

L’écrivain Salah Issa voit les choses autrement. Il trouve risquée l’idée de monopoliser le discours religieux. « Il est dans notre intérêt de faire une place aux diverses interprétations de la charia. Accorder ce droit à une seule ins­tance pourrait avoir des consé­quences négatives si cette dernière décide de durcir son discours reli­gieux. Il est important de faire face au fanatisme, mais sans bannir les interprétations personnelles de la charia », pense-t-il.

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