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Les fatwas à la portée de tous

Ola Hamdi, Mercredi, 02 août 2017

Al-Azhar a inauguré le premier kiosque de fatwas situé dans une station de métro. Une initiative visant à lutter contre les idées extrémistes, mais qui ne fait pas l’unanimité.

Les fatwas à la portée de tous
Le kiosque reçoit environ 55 personnes par jour, comme l’affirment les cheikhs. (Photo : AP)

L’installation d’un kiosque de fatwas à la station de métro Chouhada (martyrs), à Ramsès au centre-ville, est une nouvelle initiative lancée par l’institution sunnite d’Al-Azhar. Elle s’inscrit dans le cadre d’un protocole entre l’Académie des recherches islamiques d’Al-Azhar et l’Organisme du métro. Elle devra prochainement être généralisée dans les restes des stations de métro. Objectif affiché : répandre les principes modérés de l’islam et lutter contre les idées extrémistes. Or, jugée par certains comme étrange, cette initiative divise les avis, notamment sur sa portée. A peine lancée, elle a donné lieu à un déluge d’ironie et de critiques. Certains estiment qu’elle est en contradiction avec le concept de l’Etat civil, alors que d’autres ne trouvent aucune nécessité de créer ces kiosques, car il existe déjà un comité des fatwas et un site Internet officiel d’Al-Azhar.

Mohieddine Afifi, secrétaire général de l’Académie de recherches islamiques, explique que cette initiative vise en premier lieu à faire face à la propagation « des fausses idées religieuses, surtout parmi les jeunes ». « Ces bureaux visent à protéger les citoyens des groupes terroristes qui tolèrent le sang des musulmans comme des non-musulmans au nom de la religion. Les institutions religieuses ont un rôle à jouer, elles doivent s’attaquer aux fausses interprétations des textes religieux et corriger les fausses idées », indique Afifi.

Interactivité

Dans ce kiosque métallique à la station Chouhada, qui ne dépasse pas les 6 m2, deux cheikhs accueillent le public pour donner des avis religieux. La personne qui vient demander une fatwa doit d’abord présenter sa carte d’identité et son numéro de portable. L’expérience semble attirer les passagers du métro, puisque le kiosque reçoit environ 55 personnes par jour, comme l’affirment les cheikhs. « Je suis venue pour avoir une réponse à une question personnelle concernant l’héritage. C’est une bonne initiative », juge Nadia, âgée de 50 ans. Elle propose de mettre ce genre de kiosque dans le reste des stations de métro pour servir plus de public. Un autre jeune homme de 30 ans est allé au kiosque pour demander une fatwa relative au mariage. Il se dit satisfait de cette initiative qui lui permet de discuter face à face avec un cheikh d’Al-Azhar, dont les avis sont crédibles. « Avec la campagne d’ironie lancée sur Internet sur ce kiosque, j’ai d’abord hésité. J’ai déjà envoyé ma question au site Internet d’Al-Azhar, mais la réponse n’était pas complète. Or, au kiosque des fatwas, je trouve positif de pouvoir discuter directement avec les cheikhs », estime Ahmad.

Et c’est justement le but pour lequel ce kiosque a été installé, comme l’affirme Gamal Moustapha, l'un des cheikhs y travaillant. Selon lui, la discussion directe avec les gens, surtout les jeunes, permet de corriger les fausses idées que propagent soient les radicaux ou les séculiers. « Jusqu’à présent, la majorité des questions portent sur les affaires du statut personnel et l’héritage. Mais j’ai reçu aussi des gens qui discutent de l’athéisme, un courant qui tente de s’imposer dans la société. Et là, il relève du rôle des prédicateurs d’Al-Azhar de s’y attaquer et de corriger ce genre de dérives intellectuelles », estime Moustapha. Il ajoute que beaucoup de gens sont occupés et n’ont pas le temps d’aller demander des fatwas au siège d’Al-Azhar. D’où l’idée de créer des kiosques dans des lieux publics. D’autant plus qu’Al-Azhar est connu par sa modération religieuse

Controverse

Or, l’affaire remet sur le tapis le débat autour du renouvellement du discours religieux. Le député Mohamad Abou-Hamed estime que les kiosques des fatwas s’opposent au concept de l’Etat civil, basé sur le concept de citoyenneté. « Ces kiosques ne sont pas la meilleure voie pour renouveler le discours religieux. Il vaut mieux le reconsidérer au niveau du fond et purger les programmes d’Al-Azhar d’un héritage dont une partie est taxée de fanatisme », fustige Abou-Hamed. Des accusations non fondées pour Ahmad Ali, cheikh d’Al-Azhar, travaillant au kiosque. « Je ne vois pas pourquoi ce tollé. On n’oblige personne à venir demander une fatwa. Et de quelle discrimination parle-t-on ? Le vrai islam refuse le sectarisme parce qu’il est à l’origine de la division, de l’ignorance, de l’extrémisme et du terrorisme », réplique le cheikh Ali. Défendant surtout la modération d’Al-Azhar, il rappelle que cette prestigieuse institution sunnite a procédé, depuis plus d’un an, à réformer les programmes enseignés à l’Université d’Al-Azhar de toutes idées « rocambolesques » ou « extrémistes ».

Pour sa part, le sociopolitologue Ammar Ali Hassan appelle les institutions religieuses à révolutionner la prédication au niveau du fond et de la forme, pour pouvoir arriver à une vaste tranche du public. « La lutte contre l’idéologie extrémiste ne peut se faire que par la promotion de la culture, de la sensibilisation, de la pensée scientifique dans les programmes d’éducation, et par le développement les programmes de ces institutions. Cela nécessite un effort intellectuel collectif, un effort qui doit être méthodique suivant un plan de travail en lien avec la réalité et l’évolution sociale, économique, politique », conclut-il.

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