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Al-Azhar veut endiguer l’intolérance

Ola Hamdi, Jeudi, 06 juillet 2017

Un projet de loi visant à pénaliser « l’incitation à la haine sous couvert religieux », préparé par Al-Azhar, vient d’être présenté à la présidence. Il sera soumis ensuite au parlement.

Al-Azhar veut endiguer l’intolérance
Contrôler le discours religieux est devenu une nécessité.

Dans le cadre des efforts menés pour la lutte contre l’extrémisme, le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Al-Tayeb, a présenté cette semaine un projet de loi contre la haine et la violence menées sous couvert de la religion, au président de la République, Abdel-Fattah Al-Sissi. Ce projet de loi qui a été approuvé par les grands oulémas devra être transféré au parlement après l’approbation de la présidence.

Ce projet de loi qui comprend 16 articles est le fruit des tentatives de renouvellement du discours religieux qui est, pour le rappeler, l’une des exigences sur lesquelles le président Sissi a insisté dans son programme de lutte contre le terrorisme. C’est dans ce contexte que le 13 mai dernier, le cheikh d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, a décidé de former un comité présidé par le conseiller législatif et juridique, Mohamad Abdel-Salam, pour préparer ce projet de loi.

Objectifs de la loi

Comme l’indique son nom, cette loi a pour but principal de faire face à toute personne ou entité cherchant à attiser la haine dans la société. Ainsi, comme l’a expliqué le grand imam d’Al-Azhar, dans un communiqué de presse, il s’agit de savoir « respecter les différences entre les croyances et les croyants, et de ne pas utiliser la religion comme outil pour la discrimination, l’abus ou le mépris de l’autre ». Pour lui, « il est attendu que cette loi puisse contribuer à réduire la haine et l’intolérance promues par certains groupes terroristes et courants radicaux ».

Le ton est donné dès le premier article de cette loi qui stipule que son texte porte sur les trois religions monothéistes à savoir le judaïsme, le christianisme et l’islam et les trois livres saints, la Torah, la Bible et le Coran. De même, la loi a défini tous les sites qui sont considérés comme « lieu de culte » à savoir les mosquées, les églises, les monastères, les temples, ainsi que tout lieu consacré au culte. Toujours dans ce premier article, l’incitation à la haine est définie comme étant « tous les mots ou comportements ou actes incitant ouvertement à la violence ou menant à des conflits communautaires », et la discrimination comme étant « toute distinction ou exception entre les individus ou les groupes sur la base de la religion, des croyances ou des confessions, de la secte, de la race ou de la couleur ».

Un contrôle médiatique

Le projet de loi a évoqué particulièrement la nécessité de contrôler tous les contenus qui sont diffusés dans les différents moyens de communication. Le texte prévoit dans ses articles 7 et 8 « l’interdiction de publier ou de diffuser tout matériel médiatique incitant à la haine, tout discours visant à distinguer entre les citoyens sur la base de la couleur, la croyance, la race et autres ». Cet article vise selon ces rédacteurs à interdire la diffusion de discours religieux haineux sur les chaînes satellites. Dans son article 6, le texte stipule aussi qu’« il ne peut être soulevé dans les médias des questions portant sur des croyances religieuses pouvant causer débat, désaccord ou conflit d’une manière à pousser les croyants à la violence ou à la collision ».

Concernant les sanctions, le projet de loi a aussi précisé, dans l’article 15 du chapitre 3, l’annulation des permis de toute institution éducative ou médiatique qui viole les dispositions de cette loi. Il y est stipulé que toute infraction à ces articles sera criminalisée. Les articles 12, 13 et 14 précisent Le professeur de droit pénal à l’Université d’Al-Azhar et membre du comité chargé de la rédaction de la loi, Rabab Antar, explique que le comité « a préféré laisser les détails des sanctions dans ce projet à la commission législative du parlement qui lui déterminera la nature des peines qui iront entre emprisonnement et amendes ».

Selon certains, la promulgation de cette loi est devenue aujourd’hui une nécessité dans notre société pour contrôler le discours religieux et éviter les conflits interconfessionnels.

Déjà, dans une tentative de contrôler les prêches dans les mosquées, le ministère des Waqfs avait décidé de préparer à l’avance les sujets que les imams doivent aborder lors des prêches afin de lutter contre le discours haineux. Un avis que partage le sous-secrétaire du parlement, Mahmoud Al-Chérif, qui a déclaré son plein appui au projet de loi. « Cette loi aura le soutien de la majorité des députés de diverses tendances et affiliations politiques. Il s’agit d’une première étape législative décisive et claire pour la mise en oeuvre du plan du président Abdel-Fattah Al-Sissi ayant trait au renouvellement du discours religieux ».

La liberté de culte et la liberté d’expression

Mais tout le monde ne voit pas ce projet de loi d’un bon oeil. Pour certains, ce projet de loi viole la liberté d’expression via son article 4 qui stipule qu’« il n’est pas permis au nom de la liberté d’opinion, la liberté de l’information, de la publication ou de la créativité de se livrer à des termes ou des actions en violation avec les dispositions de la présente loi ». Cette clause a soulevé les préoccupations de la part des militants des droits de l’homme et certains intellectuels, notamment l’écrivaine Fatma Naout qui a critiqué les termes de ce brouillon qui, selon elle, ne sera pas appliqué aux cheikhs ou aux personnes qui ont des idées extrémistes, mais plutôt aux penseurs et créateurs. Pour elle, ce projet de loi qui viole la Constitution « cherche à travers la soi-disant lutte contre le discours haineux à légitimer la persécution des écrivains, penseurs, artistes et écrivains, alors que ce sont ces derniers qui combattent le plus tous les discours incitant à la discrimination et la haine ». Cet article, selon elle, viole « l’article 65 » de la Constitution égyptienne, qui stipule que « la liberté de pensée et d’opinion est garantie pour tous, tout le monde a le droit d’exprimer son opinion verbalement, par écrit, la photographie ou tout autre moyen d’expression et de publication ».En réponse à ces craintes, Oussama Al-Abd, président de la commission des affaires religieuses du parlement, rassure : « Ces craintes n’ont aucun sens, car la liberté ne signifie pas que tout est permis. Nous voulons interdire de s’attaquer aux autres au nom de la liberté d’expression. Ce projet de loi cherche à établir une coexistence pacifique entre les religions ».

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