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Le salaire ou la décapitation ?

Najet Belhatem, Mardi, 26 janvier 2016

A Raqaa dans le nord de la Syrie, aux mains de Daech depuis deux ans, l’enseignement est le centre de la guerre. Parents, élèves et professeurs sont entre le marteau du régime et l'enclume de l’EI. Et à l’occasion du 25 janvier, retour sur les petits acquis des Egyptiennes.

Trop d’informations tuent l’information. C’est le cas du drame syrien où il ne transparaît que des masses de réfugiés incognitos. C’est pour cela que des articles comme celui publié par le site Al-Jadiliyya sur la ville de Raqaa signé Ali Ayd sont intéressants. Le reportage plonge dans le quotidien de cette ville syrienne sous le régime de l’Etat islamique. « Les conditions de la chute de Raqaa aux mains des factions islamistes avec cette facilité et au bout de deux heures seulement le 4 mars 2013 suscitent jusqu’à présent beaucoup de suspicions », C’est comme si l’auteur voulait dire que la ville, capitale du gouvernorat de Raqaa, d’une superficie de 19 616 km2 au nord de la Syrie, a été cédée en pâture à Daech. « Avant la guerre, même les Syriens ne savaient pas où se trouvait cette ville devenue tristement et mondialement célébrée comme le fief de l’Etat islamique », écrit l’auteur qui dévoile dans son reportage que les habitants sont pris en étau entre la poigne du régime de Damas et celle de Daech. La ville, suite à la guerre, a subi une grande mutation démographique. Actuellement, elle abrite 150 000 habitants, alors qu’elle en comptait 600 000 en 2011. Ces chiffres sont approximatifs car les registres de l’état civil répertorient les naissances et les décès, mais pas les mouvements migratoires.

La première des actions de l’Etat islamique dans la ville a été de fermer les écoles « et de déclarer les anciens manuels scolaires comme l’émanation de l’ancien régime. Du coup, toute personne qui participe à l’enseignement selon les anciennes méthodes est déclarée apostat qui doit annoncer sa rédemption. Pour Daech, tous les enseignants doivent déclarer leur rédemption qu’ils aient été membre du parti Baas ou non. La rédemption eut lieu et un nombre d’enseignants a rejoint les rangs de Daech dans l’espoir d’être parmi les privilégiés ou dans celui d’obtenir un salaire qui leur permette de vivre, ou simplement par conviction. Mais l’Etat islamique, qui a besoin de combattants, les a envoyés au combat après un entraînement de moins de deux semaines. Le surnom du responsable de l’enseignement au sein de l’Etat islamique est Dhu Al-Qarnein » (ndlr : celui qui a deux cornes, un personnage mentionné dans le Coran dans la sourate 18 intitulée La Caverne, qui a confronté en appelant à Dieu les hordes de Gog et de Magog). Bref, ce responsable est un Egyptien de la Haute-Egypte qui a un doctorat en éducation.

Fouetté pour un livre de biologie

« Pour Daech, l’éducation est une nécessité, car en tant qu’Etat naissant, il a besoin de cadres spécialisés pour faire fonctionner ses administrations, de médecins et d’ingénieurs, etc. Mais cela ne va pas de pair avec les règles religieuses », selon l’interprétation salafiste des textes religieux. L’EI préfère que la femme ait accès à une éducation moyenne, mais il empêche les femmes d’aller chez des gynécologues hommes. Il doit donc résoudre ce problème et permettre que des femmes aient accès à un enseignement universitaire. L’auteur du reportage fait état des exactions de l’EI quant à l’enseignement. « En mars 2014, les éléments de Daech ont mis la main sur un élève en baccalauréat qui tenait un livre de biologie. Il revenait d’un cours particulier. Il a été fouetté puis a dû déclarer son mea culpa et suivre des cours de charia. Son père a été obligé de signer une déclaration sur l’honneur que son fils n’étudiera plus les (sciences apostates), selon le concept de Daech ». Dans les crèches, les éléments de Daech visionnent aux enfants des vidéos sur les batailles et les exécutions. Les parents ont arrêté d’envoyer leurs enfants et les crèches ont fermé leurs portes. Le nombre des écoliers dans le gouvernorat de Raqaa atteignait en 2012, selon les chiffres officiels, 271 330. « Ils sont passés à seulement 500 élèves, dont la plupart sont des enfants de membres de l’EI. Les filles n’en constituent que 7 % ».

Daech a demandé à tous les enseignants de déclarer leur rédemption en rejetant les idées du parti Baas, sinon, ils risquent d’être décapités. Or, en signant leur rédemption, ils signent aussi la fin du salaire que le régime de Damas continue à verser malgré la guerre. Les filles qui insistent sur le fait de poursuivre leurs études en allant passer leurs examens dans d’autres gouvernorats sous l’autorité du régime Al-Assad sont menacées de mort ou pis encore de devenir esclaves dans les rangs de Daech. Les parents ont préféré garder leurs filles à la maison. Et pour finir, ce témoignage d’une enseignante qui résume à lui seul comment les peuples du Moyen-Orient sont pris en tenailles entre la peste et le choléra. « Il y a 20 ans, un homme est venu à l’institut de formation des enseignants et m’a posé quelques questions, puis il a dit : vous êtes devenue partisane du parti Baas arabe socialiste, et jusqu’à présent, je ne connais pas mon numéro d’adhésion et je n’ai participé à aucune activité. Bref, quand on entrait à l’institut, on devenait de facto membre du parti ». Aujourd’hui, c’est Daech qui lui demande allégeance et de choisir entre sa tête ou le salaire.

Petites victoires malgré tout

A l’occasion du 5e anniversaire de la révolution du 25 janvier, le site d’information Aswat Masriya a rapporté une infographie publiée par le site Wiki Sawra qui documente tout ce qui a relation avec cette date. Ladite infographie répertorie les noms de 24 femmes tuées durant les 18 jours de soulèvement « Il n’y a pas de statistiques précises du nombre de femmes décédées lors des événements à part ces 24 noms répertoriés par Wiki Sawra. Il y a aussi le livre de Iman Bebars, présidente de l’Association de la promotion et du développement de la femme intitulé Femmes de la place paru en décembre 2011 ».

Dans le quotidien Al-Shorouk, nous pouvons faire le point sur les acquis de la femme égyptienne suite au 25 janvier 2015. « La révolution a vu une participation massive des femmes, et cela a créé un nouvel équilibre qui leur a permis de demander leurs droits avec plus de force. Il y a eu d’abord le durcissement de la peine du harcèlement qui est désormais un crime passible de six mois de prison et une amende allant de 3 000 à 5 000 L.E. Il y a également l’article 11 de la Constitution qui décrète l’égalité entre la femme et l’homme. Et Pour la première fois en Egypte, un médecin est condamné à deux années de prison en janvier 2014 pour avoir procédé à l’excision d’une fillette, ce qui a mené à sa mort. De petits pas certes, mais le gros reste à faire et requiert plus que des lois, une réelle volonté politique ».

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