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Les révolutionnaires abandonnent Tahrir

May Al-Maghrabi, Mardi, 26 janvier 2016

En l'absence des forces révolutionnaires, le cinquième anniversaire de la révolution du 25 Janvier a été célébré dans le calme et l'indifférence.

Les révolutionnaires abandonnent Tahrir

Au 5e anniversaire de la révolution du 25 Janvier, le calme est de mise. La place Tahrir, centre emblématique de la révolution, autrefois noircie de gens, n’a vu que quelques dizaines des partisans du président Abdel-Fattah Al-Sissi, venus célébrer la fête de la Police. Les forces révolutionnaires, fer de lance de la révolution, ont signé absent, se contentant de partager sur les réseaux sociaux quelques souvenirs de la révolution. En dépit de cette absence des forces révolutionnaires, les appareils de sécurité étaient en état d’alerte maximal. Des milliers de policiers ont été déployés pour sécuriser les institutions vitales de l’Etat. « La police va sécuriser les célébrations de la révolution et fera fermement face aux tentatives de semer les troubles », annonçait un communiqué du ministère de l’Intérieur. La veille du 25 janvier, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a félicité le peuple lors d’un discours télévisé. Il a tenu à souligner que la révolution du 25 janvier a été détournée par les Frères musulmans et que le peuple a rectifié le tir avec la révolution du 30 juin 2013. « En deux ans, l’Egypte s’est transformée : d’une patrie de la confrérie, elle est devenue une patrie pour tous les Egyptiens », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « L’Egypte d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier, et son objectif est de construire un Etat moderne, s’appuyant sur les valeurs de démocratie et de la liberté. L’Egypte dispose maintenant de médias libres et d’une Justice indépendante (...). Les jeunes doivent contribuer à l’instauration de la nouvelle Egypte », a déclaré le président. Sissi n’a pas manqué l’occasion de féliciter la police à l’occasion de sa fête célébrée également le 25 janvier.

Aucune force politique n’a participé à la commémoration de la révolution. Les Frères musulmans, chassés du pouvoir et déclarés organisation terroriste, n’ont pas été en mesure de mobiliser les citoyens sur la place Tahrir. Seuls des accrochages limités ont été signalés à Matariya au Caire entre quelques dizaines de manifestants islamistes et les forces de l’ordre, alors que la police a désamorcé plusieurs bombes artisanales au Caire et en province. Un gazoduc au nord-est du Delta a explosé. Des dizaines de militants Frères musulmans ont été arrêtés pour « implication dans la violence ». Honnis par la rue et pourchassés par les services de sécurité, l’absence des Frères n’étonne personne.

Quant aux forces révolutionnaires, partagés entre la peur et la lassitude, elles ont décidé de ne pas investir les rues. Par peur parce que le dispositif de sécurité était imposant et par lassitude car beaucoup d’Egyptiens sont aujourd’hui convaincus que le 25 Janvier a donné lieu à une catastrophe économique. Waguih Chehab, du parti des Egyptiens libres, pense que la révolution du 25 Janvier a réalisé son objectif et a fait chuter un régime. Aujourd’hui, toutes ses revendications doivent se concrétiser à travers les canaux politiques légitimes. « Pourquoi manifester à nouveau ? Les principes de la révolution ont été traduits en une Constitution et en lois. Investir les rues pour célébrer la révolution ne peut servir que les Frères musulmans qui veulent semer les troubles », estime Chehab.

« Les militants sont las »

D’autres raisons expliquent cette inertie. « La plupart des Egyptiens valorisent aujourd’hui la stabilité au détriment de la liberté. Les militants sont las et rechignent à lutter pour la liberté dans ce climat d’indifférence générale. Qui se rappelle aujourd’hui des martyrs de cette révolution ? », justifie Injy Hamdi du mouvement du 6 Avril, fer de lance de la révolution de Janvier, qui a été interdit par la Justice après le 30 juin.

Elle se demande : « Comment peut-on descendre dans la rue dans cette ambiance de terreur semée par l’Etat ? Ceux qui voulaient célébrer sur la place Tahrir risquaient d’être arrêtés en vertu de la loi sur les manifestations ou risquaient de mourir sous les balles de la police qui a menacé de recourir aux balles réelles en cas de débordements. Un mot vague qui permet de réprimer tout rassemblement qui ne salue pas le régime », ajoute-t-elle.

Même son de cloche chez Walid Al-Omari, du parti d’Al-Dostour fondé par l’une des icônes de la Révolution, le prix Nobel, Mohamad Al-Baradeï. « Il y a beaucoup de désillusions après 5 ans d’une révolution qui a fait bouger les eaux stagnantes et qui était censée établir une vraie démocratie. Plusieurs indices depuis la révolution du 30 juin font craindre le retour de l’Etat policier contre lequel s’est révolté le peuple en 2011, comme le retour des feloul (partisans du régime de Moubarak, ndlr) et le recul des libertés », avoue Al-Omari. Il regrette que la révolution ne soit pas parvenue à réaliser ses objectifs. « Si nous avons décidé de ne pas commémorer le 25 Janvier, c’est parce qu’il n’y a pas d’acquis à célébrer. L’opportunisme des Frères musulmans qui ont déjà tourné le dos à la révolution, et qui tentent aujourd’hui de récupérer le pouvoir, a gâché les acquis de la révolution, dont le droit de manifester. Quelle espace reste-t-il aujourd’hui pour les forces révolutionnaires ? », se demande Al-Omari sur un ton plein d’amertume.

Et d’ajouter : « Des centaines de jeunes ont donné leur vie pour réaliser leur rêve. Il est triste de voir aujourd’hui les feloul, qui ont sapé la révolution, revenir sur le devant de la scène, alors que les forces révolutionnaires sont derrières les barreaux. Mais le 25 Janvier retrouvera un jour son chemin. Le régime doit encore en tirer des leçons et éviter de reproduire les pratiques du régime de Moubarak », souhaite-t-il.

Déception justifiée

Mohamad Aboul-Ghar, président du parti de l’Egyptien démocrate, impute le déclin de la révolution de Janvier aux Frères musulmans. « Il est triste de voir la place Tahrir interdite aux révolutionnaires. Aujourd’hui, il est difficile de savoir où se situe l’opinion publique par rapport à la révolution. La violence des Frères musulmans a justifié la promulgation de la loi sur les manifestations, et les restrictions sur les libertés aux yeux du pouvoir. Pire, une grande partie de la rue, lassée par 4 ans de chaos, impute à la révolution de Janvier et à ses symboles la responsabilité des troubles, alors qu’une autre partie, prend les révolutionnaires pour des comploteurs qui veulent déstabiliser le pays », regrette Aboul-Ghar.

Selon le politologue, Hassan Nafea, la déception des jeunes de la révolution est justifiée. « Les campagnes médiatiques visant à déformer la révolution et ses symboles, l’avènement du terrorisme et la détérioration de l’économie ont fait que beaucoup d’Egyptiens sont aujourd’hui contre l’idée de manifester », explique Nafea. Dans ce contexte, il trouve « normal » que les forces révolutionnaires soient passives.

Nafea estime que la révolution de Janvier n’a pas échoué, et que les révolutionnaires n’ont pas pu garder leur unité pour la protéger. « Les jeunes de différentes tendances qui ont déclenché la révolution se sont rapidement dispersés après la chute de Moubarak. Ils n’avaient pas de plan pour concrétiser ses objectifs. Et c’est là que réside le dilemme d’une révolution qui n’avait ni leader ni adeptes organisés. Ce qui a permis à ses détracteurs de la saper et de l’exploiter à leur profit », trouve Nafea. Selon lui, si les manifestations ont été un outil pour réaliser certains objectifs de la révolution, le travail politique est un autre outil qu’il faut mettre à profit à présent. « La parenthèse de la révolution du 25 Janvier n’est pas encore fermée. Remédier aux erreurs des forces politiques et des régimes qui ont succédé à la révolution est le seul moyen pour parvenir à la démocratie, à la liberté et à la justice sociale. Le blocage des canaux politiques risque en effet de replonger le pays dans le chaos », conclut Nafea.

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