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Questions autour du front des oulémas

Ola Hamdi, Mardi, 11 août 2015

Dans un contexte de modernisation du discours religieux prôné par l’Etat, le ministre des Waqfs, Mokhtar Gomaa, a accusé cette semaine le front des oulémas d’Al-Azhar

d’incitation au « terrorisme ».

Mokhtar Gomaa
Mokhtar Gomaa

Le ministre des Waqfs, Mokhtar Gomaa, a ouvert le feu cette semaine sur le front des oulémas d’Al-Azhar. « Ce front est composé d’éléments extrémistes des Frères musulmans. Il porte préjudice à la religion et à la patrie », a déclaré Mokhtar Gomaa dans un communiqué. Il accuse les membres de ce front de « terrorisme » et demande à ce que des mesures rapides et décisives soient prises contre ses membres. « Ce front qui n’a aucun statut juridique est devenu un outil aux mains de certains pour réaliser des intérêts politiques », a ajouté le ministre des Waqfs. « Ceux qui ont laissé faire ces extrémistes ont trahi la religion et la patrie. Nous sommes actuellement à une période où l'on ne peut plus tenir le bâton par le milieu », a-t-il encore martelé.

Le front a immédiatement répliqué à ces accusations « infondées ». « Le ministre des Waqfs ne représente qu’un employé du gouvernement et ses propos n’ont aucune valeur », affirme le front dans un communiqué. Et d’ajouter : « Le front n’a jamais incité à la violence comme prétend le ministre. S’il a des preuves que le front est impliqué dans des activités terroristes, qu’il les révèle à la population. Le front comprend des oulémas et des cheikhs qui défendent et préservent l’honneur d’Al-Azhar et son message droit ». Le front affirme, en outre, sur son site Internet que Gomaa est l’un de ses membres depuis 1998, et qu’il « n’a jamais démissionné ». « Le nom de Gomaa figure encore aujourd’hui sur nos documents », affirme le front sur son site. Mais Gomaa affirme avoir quitté le front après l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir et « ne plus avoir aucun contact avec ses membres ».

Le front des oulémas d’Al-Azhar est un regroupement de religieux, créé en 1946 en vertu de la loi des ONG. Il a toujours été accusé d’avoir des tendances fondamentalistes et a souvent constitué une source d’embarras pour l’institution dont il porte le nom. Ce front avait dans les années 1990 pris position contre les intérêts bancaires, qu’il considérait comme usuriers, et avait notamment attaqué plusieurs intellectuels. Dissous dans les années 1980, il reprend son activité en 1994, avant d’être à nouveau dissous par la justice en 1999 suite à des déboires avec l’ancien cheikh d’Al-Azhar, Mohamad Hussein Tantawi.

Aujourd’hui, le front est installé au Koweït. Il avait notamment appelé sur son site Internet à manifester le 14 août en commémoration de l’évacuation des sit-in de Rabea et d’Al-Nahda, le 14 août 2013 où, selon les chiffres officiels, plus de 650 personnes avaient trouvé la mort.

Un appel que le cheikh d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, n’a pas tardé à condamner dans un communiqué le qualifiant de « subversif ». « Ce front ne fait pas partie d’Al-Azhar, et ne représente ni ses oulémas ni ses cheikhs », affirme le communiqué. Le cheikh d’Al-Azhar a également appelé le peuple à « ne pas se laisser tromper par ces appels qui cachent des intérêts personnels ».

Mais en dépit du fait qu’il a pris ses distances avec le front des oulémas, Al-Azhar est parfois critiqué pour n’avoir pas fait suffisamment d’efforts pour discréditer ces voix discordantes.

L’expert dans les affaires islamiques, Ahmad Ban, situe les propos du ministre des Waqfs dans un contexte de rivalité entre celui-ci et le Grand imam d’Al-Azhar. « Cette rivalité est très claire depuis quelques mois. Le ministère des Waqfs cherche à jouer le rôle d’Al-Azhar surtout dans la modernisation du discours religieux », affirme Ban. Après la révolution du 30 juin, le président Abdel-Fattah Al-Sissi avait reproché aux instances religieuses de ne pas jouer leur rôle comme il se doit dans la lutte contre le terrorisme et la modernisation du discours religieux. Selon Ban, le cheikh d’Al-Azhar n’a pas la faveur des autorités, une situation qui laisse le champ libre aux surenchères.

Les problèmes entre le ministre des Waqfs et le cheikh d’Al-Azahr avaient surgi au grand jour l’année dernière, lorsque le ministre a attaqué le cheikh d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, l’accusant de « nommer au sein de son institution des Frères musulmans ». Al-Tayeb avait alors répliqué niant les accusations du ministre et affirmant qu’Al-Azhar « n’a pas besoin de conseils de quiconque pour nommer ses oulémas ». Fait significatif : le cheikh d’Al-Azhar n’a pas assisté à une récente conférence organisée par le ministère des Waqfs sur la modernisation du discours religieux .

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