Semaine du 26 janvier au 1er février 2022 - Numéro 1408
Ezzat Hassaballah : Le patriarche des Hassaballah
  Avec sa célèbre musique festive, le multi-instrumentiste Ezzat Hassaballah s’engage à préserver contre vents et marées le riche héritage culturel et populaire de la troupe Hassaballah qui date des années 1860.
Ezzat Hassaballah
(Photo : Mohamad Moustapha)
Névine Lameï12-01-2022

Agé de 74 ans, il est le dernier musicien membre de la troupe Hassaballah de la musique de fanfare, fondée en 1860 par Mohamad Ali Hassaballah, un vétéran sergent de marche militaire. Cette musique dansante et circonstancielle était destinée à animer, au temps du khédive Abbass, les mariages des pachas. Autodidacte interprète et instrumentiste, jouant à la trompette, au trombone, comme au gros tambour, Ezzat Ahmad Ali Al-Fayoumi, aussi appelé Am Ezzat Hassaballah, est celui qui reste du faste de la rue Mohamad Ali, ou encore d’un passé musical glorieux qui, malheureusement, est classé à nos jours, parmi le monde des « marginaux », voire des musiciens de « deuxième degré ». L’histoire de cette rue musicale s’est transformée en folklore. Un folklore populaire et patrimonial oriental qu’Ezzat Hassaballah s’engage à préserver contre oubli, déclin et disparition. Aussi vieux que son instrument sur lequel il joue dès qu’il rejoignit la troupe Hassaballah, dirigée en 1965 par Ali Mohamad Ali Hassaballah, le fils du grand Hassaballah le père, Am Ezzat se voit toujours préoccupé à garder en vie la légende Hassaballah. Pour ce faire, Am Ezzat a créé en 1975 sa propre troupe. Une troupe formée de cinq experts instrumentistes à vent et gros tambours – tous âgés– et qui préserve le même nom de Hassaballah le grand, la façon de s’habiller des musiciens d’antan avec un béret et une veste militaire de couleur bleue/rouge, ainsi que le style de la musique festive qui donne le sourire et la joie.

« Nos enfants refusent d’apprendre ce métier. Cela veut dire que notre mort marquera la disparition de la troupe Hassaballah. C’est ce que je ne peux jamais admettre. Surtout, lorsqu’il s’agit d’une troupe ancestrale qui, témoin de l’histoire de toute une époque vécue en Egypte, avec ses joies et ses peines, a activement participé avec sa musique à la vie sociale, politique et religieuse du pays », confie Ezzat Al-Fayoumi ou Am Ezzat Hassaballah.

Assis le plus souvent seul, en état contemplatif, au café Al-Mouchir (maréchal) Naguib Al-Sawwaq, Am Ezzat est ce guetteur du coeur de la rue Mohamad Ali dont les habitants, entre passants et commerçants, le saluent avec une grande intimité. L’instrumentiste est en attente quotidienne de son gagne-pain. Il anime sur demande uniquement des fêtes nationales, des championnats, des cérémonies de mariages populaires d’élites ou de célébrités, des mouleds, des anniversaires célébrés dans un club ou une école, des accueils de touristes à l’aéroport, des spectacles de marionnettes, des célébrations de remise de diplômes, d’une ouverture d’un nouveau magasin, la naissance d’un nouveau-né, etc. Partout là où il est convié, l’extase envahit la foule, car la musique que joue Am Ezzat avec sa troupe est envoûtante, avec sa gaieté et son savoir-faire bien ancré dans le riche héritage musical et culturel égyptien. « Aujourd’hui, on nous regarde, nous les musiciens de la troupe Hassaballah, comme si nous étions des créatures en voie de disparition, mais rien ne peut freiner mon enthousiasme. Quand Dieu donne, il donne », confie Hassaballah qui ne nie pas son âge, avec sa bonne mémoire qui se nourrit de ses expériences, son corps énergétique de petite taille et son air toujours optimiste, assidu et diligent. Lui, qui a accompagné, dans le temps, de célèbres monologuistes et chanteurs populaires dont Chokoukou, Chafiq Galal, Adel Al-Far et autres, souffre aujourd’hui de vivre loin des feux des projecteurs.

Ses chances actuelles restent encore minimes. « Je suis toujours disponible au café Al-Mouchir qui se situe à la rue Mohamad Ali et qui témoigne de ma longue carrière artistique. Dans ce café, je distribue ma carte de visite pour tout intéressé à l’art de Hassaballah. D’autre part, ma page Facebook m’offre un grand moyen de partage et de communication ». Et d’ajouter avec dignité: « Il n’existe en Egypte qu’une seule troupe au nom de Hassaballah, c’est la mienne, elle est la vraie, l’authentique et l’héritière de l’art du grand Hassaballah. Mais il y a une autre fausse troupe qui nous vole le nom de Hassaballah. Cette dernière est une troupe ambulante d’escrocs dans les multiples rues cairotes, alors que la nôtre travaille uniquement sur demande. Nous sommes des professionnels », affirme Hassaballah. Il se vante d’avoir été le seul, à l’époque, à avoir pu jouer avec Hassaballah les chansons de Oum Kalsoum et de Abdel-Halim Hafez, grâce à son oreille musicale.

C’est à la rue Mohamad Ali, jadis la rue de l’art et du plaisir en Egypte, à la réputation musicale de notoriété avec ses grands théâtres, casinos, cinémas, bars et cafés, que Am Ezzat fait ses premiers pas dans le métier de musicien instrumentiste. Et ce, il y a plus d’un demi-siècle. Sans qu’il soit obligé de suivre des cours musicaux au Conservatoire ou dans des instituts spécialisés, l’instrumentiste autodidacte a appris à jouer et à composer, guidé par sa passion pour la musique.

Am Ezzat est né en 1948 à la ville de Fayoum à l’ouest du Nil, dans une famille de classe moyenne. En 1965, âgé de 16 ans, il a décidé de prendre son autonomie. Il est allé au Caire pour gagner sa vie, s’est installé à la rue Mohamed Ali et a loué un petit appartement. Ainsi, il s’est lancé dans sa carrière musicale, n’ayant dans ses bagages que sa passion pour la musique populaire de tradition orale, entre sons du « chaabi » à l’animation de mariages populaires et la musique du « Mouled », celle que le jeune Ezzat a tant jouée au Fayoum et les villages voisins avec de nombreux ensembles musicaux ambulants. « Inspiré de mon idole, le grand trompettiste Sami Al-Babli, l’un des fils du Fayoum, j’ai appris à jouer de la trompette », déclare Am Ezzat. Au Caire, le jeune ambitieux, très enthousiaste, retrouve son rêve et s’engage dans la voie de la musique, aux alentours des rues Emaddedine, Naguib Al-Rihani et Mohamad Ali. « C’est au café Al-Mouchir, celui des alattiya (instrumentistes), que j’ai fait la connaissance de Ali, le fils de Mohamad Ali Hassaballah le grand. C’est Ali Hassaballah qui m’a engagé dans sa troupe pour devenir son trompettiste principal depuis 1966. Avec la troupe, j’ai joué autant de mélodies de Salam (salutation: une introduction musicale célébrant la présence d’une personne) à différentes occasions de l’année, à savoir Salam Morabae, Salam Al-Mahmal, Salam Al-Malek et Salam Al-Seboue… ainsi que des chansons célébrant la nuit de noces et puisant dans le folklore populaire égyptien. J’aime citer Ma Tezawaqini Ya Mama de Maha Sabri, Doqqou Al-Mazaher de Farid Al-Attrach, Ya Salat Al-Zein de Abdel-Mottéleb, Qatr Al-Nada de Chadia … ».

Am Ezzat passe en revue le grand répertoire de la troupe Hassaballah qu’il tient à jouer à présent avec sa troupe. « A la fin de années 1950, le grand réalisateur Ezzeddine Zoulfoqar a choisi la rue Mohamed Ali pour tourner son célèbre long métrage Charie Al-Hob (la rue de l’amour) avec Abdel-Halim Hafez, d’après une dramaturgie centrée sur la personne de notre grand maître Hassaballah (joué par Abdel-Salam Al-Nabolsi). Cela témoigne de la gloire de la troupe Hassaballah », assure Am Ezzat. Dans le temps, il accompagnait de célèbres monologuistes, mais aussi des awalems (danseuses populaires) de la rue Mohamad Ali. « Les awalems d’hier et qui n’existent plus à nos jours étaient instruites, en allusion à leur connaissance poussée en danse et en chanson avec grande discipline et professionnalisme. Personnellement, j’ai travaillé avec Naggat et Attiyat Mekkawi, Hommoss wa Halawa, Hemdan wa Bahana, Bahiya wa Yassine et Khedra wa Bakhati, ainsi qu’avec la famille Akef, la famille Al-Helw et Nagwa Fouad. J’ai contribué à plusieurs chefs-d’oeuvre du cinéma égyptien dont les événements se déroulent au début du XIXe siècle, au temps des pachas en Egypte. Je cite Amacha Okacha avec Mohamad Réda (production 1971), Bayada (1980) avec Rochdi Abaza, Al-Wad Mahrous Bétaa Al-Wazir (1999) avec Adel Imam et plusieurs films de Nadia Al-Guindi. J’ai participé également à la pièce de théâtre Farès wa Béni Khaybane (1987) avec Samir Ghanem et aux feuilletons Layali Al-Helmiya (1988), Zizinia (1997) et Amira Fi Abdine (2002), tous de Ossama Anouar Okacha », énumère Am Ezzat, qui se vante d’appartenir à un monde riche de gloires et de célébrités.

« Malheureusement, aujourd’hui, la rue Mohamad Ali, avec son tohu-bohu empilé de mobiliers et de produits électroménagers de tous genres, perd son éclat d’antan. Et voici que la rue des grands instrumentistes s’efface progressivement face à la musique des Mahraganat, des DJ, de l’électro chaabi …venue envahir le marché, ce qui menace la troupe Hassaballah de disparition. Nous attendons le secours, après un grand temps d’arrêt dû à la pandémie de Covid-19 qui fait vivre la rue Mohamad Ali dans un silence inhabituel qui régnait la nuit, et pendant lequel les cafés ont été obligés de fermer tôt leurs portes. Pourtant, je suis optimiste quant à l’avenir. J’aime vivre le jour au jour », conclut Ezzat Hassaballah, un chef de famille qui a aussi certaines responsabilités à assumer.

Ezzat Hassaballah


Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire