Semaine du 9 au 15 juin 2021 - Numéro 1377
Vieillesse  : La détresse en fin de vie
  La durée de vie s'allonge, mais pour les personnes âgées et leur entourage se pose le problème de la prise en charge quand l'autonomie est perdue. Coût des institutions spécialisées, disponibilité des enfants ... Un véritable défi posé à la société. Enquête.
Vieillesse
Manar Attiya21-01-2015

Elle va terminer sa vie dans une maison d’ac­cueil médicalisée pour personnes âgées. « Mes deux filles m’ont laissée ici. Elles ne veulent pas de moi. Je ne pensais pas que les enfants pouvaient faire autant de mal à leur mère. Le mal c’est de m’avoir abandonnée. Quand le corps vacille, quand la mémoire flanche, quand le père ou la mère ne peuvent plus vivre seuls, ils se tournent vers ceux qu’ils ont aimés et épaulés toute leur vie, leurs enfants », dit Nadia triste­ment. Elle ajoute: « Lorsqu’on devient vieux, on s’attend à ce que nos enfants nous protègent. On vit des histoires d’amour, on se marie, on se quitte, mais on ne divorce pas de ses géniteurs ». Nadia a 75 ans. Elle vit seule. Dernièrement, elle est tombée et a eu une fracture du fémur. Elle a tout de même réussi à se traîner jusqu’au téléphone pour appeler sa nièce. A l’hôpital, elle a subi une intervention chirurgicale qui lui a coûté 100000 L.E. Cela fait deux mois que Nadia est alitée. Ses deux filles, qui habitent aux Etats-Unis depuis 15 ans, n’ont fait aucun effort pour la contacter et avoir de ses nouvelles.

Aujourd’hui, Nadia n’a plus vraiment le choix. Elle se rendra dans une maison de retraite pour qu’on s’occupe d’elle. Mais, les frais de séjour dans ce centre s’élèvent à 6300 L.E. par mois. Il faut ajouter à cette somme les frais des médicaments qui dépassent les 2000 L.E., les couches coûtent 400 L.E. par mois, sans oublier son argent de poche. Si on fait le calcul, on constate que Nadia a besoin d’une somme d’environ 10000 L.E. par mois. Sa pension de retraite qui ne dépasse pas 5000 L.E. ne peut pas couvrir tous ces frais.

Nadia n’est pas la seule. Beaucoup de personnes âgées en Egypte sont dans la même situation. D’après Dr Hala Séweid, professeure de médecine à l’Université de Aïn-Chams, on compte en Egypte 7 millions de personnes de plus de 60 ans, dont 4 millions de femmes et 3 millions d’hommes selon les chiffres de 2013. Ce chiffre est réparti comme suit: 2 millions d’Egyptiens sont âgés entre 60 et 65 ans, 1 193 600 sont âgés entre 65 et 70 ans, 789 892 entre 70 et 75 ans et 738764 sont âgés de 75 ans et plus.

Il est prévu que ce chiffre augmente d’ici 2031 pour parvenir à 12 millions, et en 2050, il atteindra les 20 millions, selon le CAPMAS (organisme officiel de statistiques).

D’après une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en 2020, le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans dépassera celui des enfants de moins de 5 ans. Selon Nadia Abdel-Wahab, médecin gérontologue, l’augmentation croissante de cette tranche d’âge est due à la baisse du taux de natalité parmi les jeunes et aussi à la baisse du taux de mortalité due à l’amélioration des comportements face aux conduites à risque et aux progrès de la médecine.

Trouver quelqu’un pour s’occuper de soi lorsqu’on est vieux est un grand problème. Fatma, 46 ans, raconte l’enfer qu’elle a vécu en s’occupant de son père atteint d’alzheimer à 78 ans. « Entre ses coups de téléphone à 3h du matin, ses sorties en pleine nuit, ses crises de boulimie, c’était un calvaire », dit-elle. Et d’ajouter : « Mon mari et moi avons tenu neuf mois, avant de le confier à une institution ». Or, Fatma n’est pas la seule de sa génération à ne pouvoir prendre soin de ses vieux parents. D’après Soumaya Abdel-Wahab, assistante sociale : « C’est la génération sandwich. Ces adultes sont coincés entre leurs propres enfants, qui quittent de plus en plus tard le foyer familial, et leurs parents, qui glissent dans la déchéance. En clair, il y a le petit dernier qui n'est pas décidé à quitter la maison, celui qui ne peut pas partir, car il est au chômage, celui qui revient après un divorce, les parents malades dont il faut s’occuper, et les petits-enfants que l’on garde pour soulager une maman débordée ». Cette génération préfère trouver une institution où elle peut installer ses vieux parents et avoir la paix. Mais, le plus grand obstacle est souvent celui de l’argent. Les frais de séjour dans les centres privés varient entre 2000 et 30000 L.E. Les plus chers sont situés à Héliopolis, à Madinet Nasr, dans la ville du 6 Octobre et à Tagammoe Al-Khamès.

Un double calvaire

L’Etat a commencé à se pencher sur le dossier des personnes âgées en 1939, en créant le ministère des Affaires sociales, avec l’aide des communautés étrangères, comme la communauté du Vatican à Alexandrie, la communauté italienne au Caire, la communauté grecque, etc. A cette époque, les personnes âgées issues des familles étrangères étaient les seules à se rendre dans les maisons de retraite. A l’époque, déposer ses parents dans une maison de retraite était mal vu dans la société égyptienne. En 1980, on comptait 64 maisons de retraite publiques en Egypte. En 2011, leur nombre était de 121 réparties dans tous les gouvernorats. Ces maisons de retraite sont gérées par le ministère des Affaires sociales. Elles offrent un service gratuit à environ 6500 personnes qui ont du mal à s’habiller ou à marcher.

Selon Dr Ahmad Chawqi, responsable au ministère de la Solidarité sociale, il existe aussi 9 centres médicaux réservés aux personnes âgées dans les hôpitaux publics. « Et s’il n’y a pas de place dans ces centres médicaux gratuits, on peut toujours réserver une place au département économique des hôpitaux contre une somme dérisoire (entre 3 et 20 L.E. par jour) », affirme-t-il.

La scène se déroule au centre médical de l’Université de Aïn-Chams à Abbassiya. Ce centre, qui a vu le jour en 1990, comprend trois pavillons avec 9 lits chacun. Il accueille des personnes âgées pendant une courte durée (entre deux et trois semaines) même si la personne est paraplégique, hémiplégique ou souffre d’une maladie grave. Des milliers de citoyens modestes font la queue devant les portes de l’hôpital où leur nom est placé sur une liste d’attente. Am Hussein, âgé de 80 ans, a eu la chance de trouver une place. Il a fait un Accident Vasculaire Cérébral (AVC) et est atteint d’hémiplégie. « Les examens médicaux, les analyses, les consultations médicales, la rééducation et le séjour à l’hôpital sont pris en charge par l’Etat, mais pendant une courte durée, trois semaines seulement. Qu’est-ce qu’on va faire une fois qu’il sera à la maison ? », se demande sa fille aînée. Son père possède certes un carnet d’assurance maladie délivré aux personnes démunies, qui ont obtenu l’autorisation pour être pris en charge par l’Etat afin de bénéficier de soins gratuits. Cette assurance médicale est différente de celle appliquée en Europe ou aux Etats-Unis. Dans la plupart des pays occidentaux, une grande partie des soins est prise en charge par l’Etat. Dans ces pays, même les frais de transport des personnes âgées sont remboursés par l’assurance maladie.

En Egypte, les familles qui décident de prendre en charge les leurs sont de moins en moins nombreuses.

Agée de 82 ans, Samia est paralysée. Aucune institution ne l’a acceptée, car elle a perdu l’usage de la parole depuis un an. Aujourd’hui. Salwa, sa fille, a du mal à trouver une infirmière capable de prendre soin de sa mère, 24h sur 24. « Pour trouver une telle infirmière, il faut compter au moins 4000 L.E. par mois. Il faut en plus prévoir la nourriture, les frais des médicaments et les visites chez le médecin », précise Salwa, elle-même mère de famille dont les enfants étudient encore à l’université. Les personnes aisées peuvent payer jusqu’à 350 L.E. la journée pour deux infirmières (une le matin et l’autre le soir). Au total, c’est 10000 L.E. par mois. « Qui peut payer une telle somme? Il faut être riche pour s’offrir de tels services », confie Nahla. Elle et ses trois soeurs s’occupent de leur père, âgé de 85 ans, atteint d’un cancer et d'un parkinson. Prendre soin d’une personne âgée devient une obligation lorsque la famille est issue de la classe défavorisée.

Ibrahim Abou-Srie, victime d’un AVC n’arrive plus à bouger. Une fois sorti de l’hôpital gratuit, sa famille n’avait d’autre choix que de le prendre en charge. « On alterne, nous, nos enfants, nos neveux et même nos voisins pour s’occuper de lui. Il nous a dédié sa vie et il est temps qu’on le prenne en charge », conclut sa fille. Une décision qu’elle a été obligée de prendre non seulement par gratitude envers son père, mais aussi parce qu’elle n’a pas les moyens de faire autrement.




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