Semaine du 26 janvier au 1er février 2022 - Numéro 1408
Retour à la case départ au Soudan
Hicham Mourad12-01-2022
 
 

Le Soudan est de retour à la case départ. La démission du premier ministre, Abdallah Hamdok, le 2 janvier ouvre une période d’incertitude susceptible de déboucher sur une impasse compte tenu de la radicalisation des positions.

Hicham Mourad

La démission de Hamdok est loin d’être une surprise. Elle était en préparation depuis plusieurs semaines, mais a été retardée par la pression de l’armée, de certaines forces politiques au Soudan et des acteurs internationaux qui ont cherché à maintenir en vigueur l’accord qui a permis la réinstallation du premier ministre. Signé le 21 novembre dernier, l’accord prévoyait que celui-ci forme un gouvernement « technocratique » et non partisan. C’était une condition imposée par l’armée qui rendait les « interminables » querelles entre les partis politiques responsables de l’échec de la transition. Mais le premier ministre se trouvait ainsi incapable de former un gouvernement qui aurait l’aval des Forces de la liberté et du changement (FFC), une alliance politique qui l’a nommé pour la première fois pour le poste en 2019 et qui avait mené le mouvement de protestation contre le régime de l’ancien président Omar Hassan Al-Béchir. En fait, l’accord signifiait tout simplement la mise à l’écart des FFC. Il n’était donc pas surprenant de voir la plupart des membres de la coalition civile fracturée qui ont accepté de partager le pouvoir avec les militaires sur la base de la déclaration constitutionnelle de 2019 réclamer publiquement le retrait de l’armée de la vie politique.

Selon des sources proches de Hamdok, celui-ci s’est trouvé, en outre, les mains liées par le président du Conseil de souveraineté, le général Abdel-Fattah Al-Burhan, le plus haut commandant militaire, qui refusait de l’autoriser à nommer librement les membres de son cabinet. Il était également irrité de ne pas pouvoir mettre un terme à la violence excessive contre les manifestants pro-démocratie ainsi que de la décision d’Al-Burhan de rétablir dans tous ses pouvoirs le service de renseignement largement redouté. Hamdok s’est rendu compte que même s’il parvenait à former un gouvernement, il serait rejeté par les manifestants pro-démocratie qui, victimes de la répression des forces de l’ordre, refusent désormais tout rôle pour l’armée dans la transition et réclament de remettre entièrement le pouvoir aux civils.

La crise touchait également l’accord qui a permis le retour de Hamdok et qui a été largement considéré comme une tentative d’apaiser les troubles dans les rues et de répondre à la pression internationale. Hamdok pensait qu’il pourrait jouer le rôle de médiateur entre les groupes pro-démocratie et l’armée, mais a fini par être déconnecté des manifestations de la rue qui ont dénoncé un accord qui, selon elles, n’a fait que légitimer la prise de pouvoir par l’armée le 25 octobre dernier. En fait, le mouvement pro-démocratie voit dans l’accord du 21 novembre les mêmes défauts qui ont miné la Déclaration constitutionnelle de 2019, qui a été signée par l’armée et les FFC. Pour lui, le problème majeur des deux documents est d’avoir accordé à l’armée suffisamment de pouvoir qui a permis à ses dirigeants de saper activement la transition vers un régime civil.

Cette conviction est particulièrement tenace chez les jeunes des « comités de résistance » qui jouent un rôle moteur dans l’organisation des protestations populaires. Ces comités forment un réseau informel, fluide et décentralisé d’activistes dont la création remonte à la campagne de désobéissance civile contre le régime d’Al-Béchir en 2013. Ils sont particulièrement populaires parmi les jeunes Soudanais qui ne se sentaient pas représentés par les groupes d’opposition politiques formels. Maximalistes, leurs positions se sont davantage radicalisées — avec comme slogan « Pas de partenariat, pas de négociation, pas de compromis » avec les militaires — après le coup de force de l’armée qui a écarté le premier ministre, dissout le Conseil de souveraineté, abrogé la Déclaration constitutionnelle de 2019 et réprimé violemment les manifestations pro-démocratie.

Sortir de la dangereuse impasse dans laquelle se trouve le Soudan pose de nombreux défis en tête desquels les divisions qui caractérisent les formations civiles pro-démocratie. Un consensus sur un dénominateur commun, notamment entre les FFC et les comités de résistance, est nécessaire pour présenter un front plus cohérent et unifié. Un autre défi tient à la position du commandement militaire face au mouvement de protestation qui gagne en importance. Fera-t-il le choix de la poursuite de la répression qui, avec son cortège de victimes, ne fera que radicaliser les positions ou, au contraire, optera-t-il pour un règlement acceptable pour les principaux acteurs pour remettre la transition sur les rails ? La grave crise économique qu’affronte le pays et le besoin de soutien de la communauté internationale pourraient servir de catalyseur pour la seconde option.


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