Semaine du 15 au 21 septembre 2021 - Numéro 1390
La stratégie de la Chine au Moyen-Orient
Hicham Mourad28-07-2021
 
 

Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a terminé la semaine dernière une tournée dans le monde arabe qui l’a mené, du 17 au 20 juillet, en Syrie, en Egypte et en Algérie. Cette tournée est la deuxième en moins de quatre mois que le chef de la diplomatie chinoise effectue au Moyen-Orient. Fin mars, il s’est rendu dans six pays : Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis (EAU), Turquie, Iran, Bahreïn et Oman. Preuve s’il en était besoin de l’importance croissante de la région dans la politique étrangère de la Chine, à un moment où les Etats-Unis cherchent à se désengager du Moyen-Orient et à se concentrer sur la concurrence stratégique avec la Chine en Asie-Pacifique.

Hicham Mourad

Lors de sa tournée en mars, Wang Yi a signé, le 27 à Téhéran, un accord de partenariat stratégique avec l’Iran d’une durée de 25 ans, au cours de laquelle Pékin investirait quelque 400 milliards de dollars dans l’économie iranienne en échange d’un approvisionnement régulier au rabais de pétrole iranien. Cette somme serait répartie entre 280 milliards de dollars pour le développement des secteurs pétrolier, gazier et pétrochimique de l’Iran et 120 milliards de dollars pour la modernisation des infrastructures de transport et d’industrie. La Chine a déjà développé des partenariats économiques avec l’Egypte, l’Arabie saoudite, les EAU, le Qatar, le Koweït, Oman, l’Iraq, la Jordanie, l’Algérie, le Maroc et la Turquie. La Chine est désormais le principal partenaire commercial, investisseur et acheteur de pétrole du Moyen-Orient. Alors que la consommation de brut dans le reste du monde diminue, les importations de la Chine deviennent de plus en plus importantes pour les producteurs de pétrole du Moyen-Orient.

L’intérêt récent de Pékin pour le Moyen-Orient remonte à 2011 lorsque le président américain Barack Obama a annoncé son « pivot vers l’Asie », notamment la Chine, et son désengagement progressif des affaires de la région, devenue moins importante pour les intérêts vitaux des Etats-Unis. Cette nouvelle orientation s’est poursuivie et même accélérée sous ses successeurs, Donald Trump et Joe Biden. C’est à ce moment que la Chine a cherché à remplir le vide créé par le repli progressif des Etats-Unis. Sa quête d’un nouveau concept stratégique d’engagement avec le Moyen-Orient s’est matérialisée dans l’initiative « La Ceinture et la Route » qui couvre plusieurs régions du globe. Lancée en 2013, l’initiative devrait permettre à la Chine de s’affirmer comme la principale puissance économique et commerciale du monde.

Cette « nouvelle Route de la soie » envisage la création d’un vaste réseau de chemins de fer, d’autoroutes, de pipelines énergétiques et la construction de 50 zones économiques spéciales. Plus de 60 pays ont signé des accords dans le cadre de l’initiative. La Chine a déjà dépensé plus de 200 milliards de dollars sur les projets de l’initiative, mais selon certaines estimations, ce montant pourrait atteindre 1200 milliards de dollars d’ici 2027. Pour Pékin, la « nouvelle Route de la soie » l’aiderait non seulement à s’affirmer comme la puissance économique dominante dans le monde, mais aussi à se placer dans la position de leader de l’innovation technologique, notamment dans le numérique, y compris au Moyen-Orient. A titre d’exemple, les entreprises de télécommunications d’Egypte, d’Arabie saoudite, des EAU, du Koweït et de Bahreïn se sont toutes associées au géant chinois Huawei pour construire des réseaux 5G. En outre, les entreprises chinoises sont associées aux projets technologiques les plus importants de la région, dont celui de « Vision 2030 » en Arabie saoudite.

La Chine apparaît ainsi comme la plus grande gagnante du retrait relatif des Etats-Unis du Moyen-Orient. Maintenant, sans fanfare, elle est devenue la seule puissance mondiale à avoir des liens économiques et commerciaux solides avec toutes les puissances de la région, y compris celles dont les rapports sont très tendus, comme l’Arabie saoudite et l’Iran. Ce résultat est atteint, car la Chine se contente des bénéfices matériels que procure sa pénétration économique du Moyen-Orient et évite soigneusement qu’elle soit entraînée dans les conflits de la région, se limitant à des prises de position diplomatiques, sans plus. Ces considérations expliquent pourquoi la Chine a approché l’initiative « La Ceinture et la Route » différemment au Moyen-Orient que dans toutes les autres régions du monde. En Afrique, en Asie centrale, en Asie du Sud-est et en Amérique du Sud, la Chine célèbre généralement en grande pompe ses accords à coups de large couverture médiatique. Au Moyen-Orient, en revanche, Pékin essaie autant que possible de ne pas faire la une des journaux. Ceci explique pourquoi la plupart des accords conclus avec les pays de la région dans le cadre de l’initiative n’ont jamais été publiés dans leur intégralité.

Voyant d’un mauvais oeil cette montée en puissance de la Chine au Moyen-Orient, Washington prend des mesures pour la freiner, dont une loi passée par le Sénat en mai dernier qui crée un fonds de 300 millions de dollars « contre l’influence chinoise » et un financement de 100 millions de dollars pour les journalistes et les médias afin de sensibiliser contre « l’impact négatif » des activités liées à l’initiative « La Ceinture et la Route ». « L’influence économique de la Chine à travers ses importations de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, ses investissements dans les infrastructures, ses transferts de technologie et ses ventes d’armes offrent une influence et un effet de levier qui vont à l’encontre des intérêts des Etats-Unis dans la région », lit-on dans la législation.

Mais c’est sans doute trop peu, trop tard. Car, outre le retrait relatif des Etats-Unis qui a créé un terrain fertile à l’accélération de la pénétration économique de la Chine, désormais irrésistible, la politique moyen-orientale de Pékin se prévaut d’un atout majeur pour les dirigeants de la région : la non-ingérence dans leurs affaires intérieures. Pékin en fait régulièrement l’éloge, la présentant comme un « nouveau style de coopération » qui la distingue des grandes puissances occidentales, notamment les Etats-Unis .


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