Semaine du 28 juillet au 3 août 2021 - Numéro 1383
Raisi et le nucléaire iranien
Hicham Mourad14-07-2021
 
 

Le président iranien nouvellement élu, Ebrahim Raisi, a donné le ton en affirmant que son gouvernement, qui sera investi en août, adopterait une ligne plus dure dans les négociations sur l’accord nucléaire de 2015. Depuis avril, l’Iran, les Etats-Unis et d’autres grandes puissances négocient un moyen de relancer l’accord, qui impose des limites au programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions économiques.

Hicham Mourad

La position exprimée par Raisi n’est une surprise pour personne. Le nouveau chef d’Etat est un conservateur, partisan de « la ligne dure », un terme souvent utilisé pour désigner la faction politique « principaliste » de l’Iran, qui soutient un retour aux principes fondamentaux ayant marqué les premières années de la République islamique, fondée en 1979. Sa victoire à la présidentielle du 18 juin a permis aux conservateurs de totalement contrôler les principales institutions de l’Etat.

L’élection d’un « dur » ne signifiera probablement pas la mort de l’accord sur le programme nucléaire iranien. Raisi est, en effet, peu susceptible de faire dérailler le processus de négociation en cours, car le pouvoir du président en Iran est limité, notamment en matière de politique étrangère. Dans la République islamique, les décisions stratégiques sont prises par l’ensemble du système politique, c’est-à-dire qu’elles sont le produit d’un consensus atteint par les principales institutions de sécurité et de politique étrangère, et surtout de l’aval du guide suprême, Ali Khamenei, qui détient le dernier mot. Tant que le système soutient l’accord nucléaire, Raisi ne pourra pas arrêter les négociations avec les grandes puissances.

Toutefois, la transition entre un président sortant modéré, Hassan Rohani, et un nouveau chef d’Etat conservateur est susceptible de compliquer la mise en oeuvre de l’accord, en cas de son rétablissement, et d’ajouter des obstacles supplémentaires à d’éventuelles négociations ultérieures visant à le consolider et à prolonger sa durée. Cela peut évidemment peser sur la viabilité à long terme de l’accord. Par ailleurs, si le pouvoir du président est limité dans l’élaboration de la politique étrangère, il joue un rôle majeur dans sa mise en application à travers le choix du ministre des Affaires étrangères et d’autres responsables-clés du gouvernement. Cela lui laisse la latitude de donner un « visage » particulier à l’action extérieure de son pays qui correspond à sa propre vision du monde.

Malgré des critiques qu’il avait auparavant adressées à son contenu, Raisi a exprimé à plusieurs reprises et publiquement son soutien à l’accord nucléaire, car il est dans l’intérêt économique de l’Iran. Après la conclusion de l’accord en 2015, l’économie iranienne a bénéficié d’une relance de ses activités et l’inflation a chuté. Téhéran a pu ainsi exporter plus de pétrole, la principale source de devises fortes de l’Etat, se reconnecter au système financier international et accéder aux réserves de change détenues à l’étranger. Mais le retrait des Etats-Unis de l’accord en mai 2018 et la conséquente réimposition de sanctions américaines dans le cadre de la politique du président Donald Trump de « pression maximale » sur Téhéran ont plongé l’économie iranienne dans une profonde récession. Les mesures punitives ont paralysé la capacité d’exporter du pétrole et ont poussé l’inflation au-dessus de 46 %, tandis que la monnaie nationale, le rial, s’est effondrée. La stagnation économique a été exacerbée par la crise de coronavirus. Mais en cas de rétablissement de l’accord nucléaire et la levée des sanctions, les économistes s’attendent à une relance de l’économie iranienne.

Bien que Raisi en récolte des bénéfices à court terme, il résistera probablement à une intégration économique avec l’Occident et ne cherchera ni à conclure des accords avec ses entreprises, ni à lancer des réformes structurelles, telles qu’elles sont édictées par les institutions financières internationales, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Raisi est, au contraire, un adepte dévoué du modèle d’« économie de résistance » promu par Khamenei, qui prône le renforcement des capacités nationales et l’autonomie pour « neutraliser » les sanctions. A ce titre, il devrait être plus disposé à coopérer avec la Chine, la Russie et les alliés régionaux de l’Iran. Rapprocher l’économie iranienne de l’Occident n’a pas sa place dans cette idéologie, pas plus que perturber l’emprise du puissant Corps des Gardiens de la Révolution islamique sur des secteurs stratégiques.

Cette vision économique contraste avec celle du président Rohani, qui s’est beaucoup investi pour attirer des investissements étrangers. Il reconnaissait que l’Iran avait besoin de fonds occidentaux et de technologies modernes — en particulier dans les secteurs de l’énergie et de l’automobile —, ainsi que d’autres réformes pour une croissance économique soutenue. Il a ainsi fait le tour des capitales européennes dans le but de stimuler la coopération économique, conclure des accords commerciaux et réformer les lois bancaires iraniennes. Il a également bataillé pour réduire le rôle économique des Gardiens de la Révolution. Au-delà de sa vision économique, Raisi adoptera vraisemblablement une stratégie régionale qui laissera peu de chances à un apaisement avec les pays arabes du Golfe, notamment l’Arabie saoudite. Au lendemain de son élection, il a affirmé que le soutien de l’Iran à des groupes militants dans la région et le développement de son programme de missiles balistiques n’étaient pas « négociables ». Il semble donc peu probable que l’Administration du président Joe Biden et ses alliés européens soient en mesure d’atteindre leur objectif plus large d’étendre la négociation avec l’Iran à des questions autres que son programme nucléaire, nommément son programme de missiles à longue portée et son soutien militaire à des groupes armés rebelles déstabilisateurs de l’ordre établi dans le monde arabe, aussi bien au Yémen qu’en Iraq et au Liban.


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