Semaine du 22 au 28 septembre 2021 - Numéro 1391
L’oeil de lynx des maîtres-nageurs
  Si l’été et les vacances riment avec baignades et bonne humeur, la saison est souvent entachée par les noyades. Les maîtresnageurs se donnent pourtant corps et âme pour éviter le pire. Focus sur ce métier saisonnier qui sauve des vies.
L’oeil de lynx des maîtres-nageurs
(Photo : Mohamed Mounir)
Amira Samir et Chahinaz Gheith08-09-2021

Dés queles estivants le perçoivent, ils se sentent rassurés, surtout ceux qui redoutent un peu la nage en mer. C’est la chaise du maître-nageur ou sauveteur qui se situe en haut d’une petite échelle. Paysage familier de toutes les plages. Ayant pour souci majeur de veiller à la sécurité des baigneurs, le maître-nageur est un soldat prêt à intervenir à n’importe quel moment. Sifflet autour du cou, il garde un oeil sur chaque recoin. « La surveillance, c’est surtout de la prévention et de l’anticipation. Les sauveteurs doivent être capables d’évaluer rapidement l’aisance des nageurs et les situations à risque », lance Gamal Rachad, président de l’Administration centrale du tourisme et des stations balnéaires, tout en ajoutant que le sauveteur a deux fonctions : l’encadrement des baigneurs, c’est-à-dire les orienter, les informer et les guider vers les zones surveillées, non dangereuses ; et l’intervention pour sauver les personnes en difficulté ou qui risquent la noyade. Mais la prévention demeure la mission la plus importante du maître-nageur. Ce dernier doit veiller à ce qu’il n’y ait pas de noyades. Et si jamais le cas se présente, il passe à l’opération de sauvetage.

L’oeil de lynx des maîtres-nageurs
Selon l’OMS, la noyade est la troisième cause de décès par traumatisme non intentionnel dans le monde (Photo : Mohamed Mounir)

Pour mieux protéger les baigneurs contre les dangers de la mer, une initiative intitulée « Egypte sans noyade » a été lancée par le ministère de la Jeunesse et du Sport et la Fédération égyptienne de plongée et de secours. Cette initiative consiste à former les maîtres-nageurs aux étapes de sauvetage des noyés et de leur prodiguer les premiers soins. « Pour pouvoir exercer le métier de maître-nageur, il faut remplir un certain nombre de conditions. D’abord, avoir une bonne condition physique et maîtriser la natation. Puis les candidats commencent à bénéficier d’une formation théorique et pratique en matière de défense civile et de premiers secours, ainsi que quelques mesures sanitaires importantes relatives à la réanimation cardio-respiratoire », explique Raafat Hamza, professeur de sports nautiques à l’Université d’Alexandrie et membre de l’initiative « Egypte sans noyade ». Et de poursuivre : « A chaque canicule, on s’inquiète face à l’afflux des baigneurs. Les catégories d’âge les plus touchées par les risques de noyade sont les enfants et les jeunes ».

Raison pour laquelle cette initiative vise non seulement une formation encadrée des sauveteurs mais aussi l’enseignement de la natation et la sensibilisation des estivants aux dangers des courants marins, ainsi qu’aux gestes de premiers secours. Et ce, afin de les inciter à devenir acteurs de leur propre sécurité.

Intervenir à temps

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(Photo : Mohamed Mounir)

Selon lui, ce phénomène n’est donc pas à prendre à la légère, d’autant que les signes avant-coureurs d’une noyade restent difficiles à déceler. Celle-ci survient à bas bruit. « L’enfant ne crie pas, parce qu’il se sert de l’air qu’il lui reste pour se débattre, et s’il le fait, ce sera sous l’eau. Dans la majorité des cas, tout se joue entre la deuxième et la sixième minute d’immersion pour éviter l’anoxie cérébrale, qui correspond à l’absence d’irrigation d’oxygène pour le cerveau », souligne Hamza, tout en ajoutant que la phase de la noyade à la surface est très courte : entre 20 et 60 secondes. Au-delà de 3 minutes, les séquelles s’aggravent de manière exponentielle et les personnes noyées peuvent être plongées à vie dans un état végétatif. Les risques sont donc réels et grands. D’où la décision de faire du 25 juillet la Journée internationale de la prévention contre la noyade, célébrée pour la première fois cette année. Cet événement mondial de sensibilisation, proclamé en avril dernier, met en lumière les risques de noyade. Selon les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la noyade est la troisième cause de décès par traumatisme non intentionnel dans le monde et représente 7 % de l’ensemble des décès par traumatisme. On estime à 236 000 le nombre annuel de décès par noyade au niveau mondial.

A chaque saison ses drames

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La mission des maîtres-nageurs est de bien observer les nageurs, de les alarmer et de les prévenir de nager en cas de hautes vagues, et enn, (Photo : Mohamed Mounir)

Chaque année, en moyenne, plus de 300 personnes trouvent la mort sur les plages alexandrines, dont une centaine pour la seule plage d’Al-Nakhil. Pas d’exception cet été. Le seul mois de juillet a témoigné de 23 noyades. La joie, qui devait être le lot quotidien des estivants, s’est parfois muée en tristesse. Quelques exemples : un adolescent de 16 ans décédé après s’être noyé sur la plage d’Abou-Heif à Sidi-Bichr. La victime avait été entraînée au large après avoir été emportée par de violentes vagues. Lors des opérations de recherche qui ont été effectuées dans des conditions difficiles en raison de l’état de la mer qui était très agitée, les sauveteurs de l’équipe intitulée « Plongeurs d’Al-Kheir » ont pu sauver de la noyade 11 personnes. Le corps d’un jeune homme a été repêché sur la plage de Silver Beach à Agami. Une sortie estivale s’est transformée en cauchemar lorsqu’un jeune âgé de 19 ans et natif du gouvernorat de Qalioubiya a trouvé la mort, emporté par les vagues sur la plage de Bianki. Deux étudiants de la faculté de médecine se sont noyés une fois qu’ils se sont aventurés dans une zone rocheuse sur la plage Freska à Miami. Sur la plage de Hannoville à Agami, les corps de deux jeunes ont été repêchés par les secouristes. Sans compter les vingtaines de noyades signalées durant l’Aïd sur la plage de Agami, surtout celle d’Al-Nakhil, surnommée la plage de la mort pour cause de noyades répétitives. Presque à chaque fois, ce sont des jeunes qui s’aventurent malgré les drapeaux rouges (danger) ou noir (interdiction totale) hissés, avertissant des risques. Bref, un bilan déjà lourd qui aurait pu être encore plus important sans l’intervention des maîtres-nageurs.

Sensibilisation et vigilance

L’oeil de lynx des maîtres-nageurs
Juillet et août sont des mois caniculaires où les noyades se multiplient, notamment chez les jeunes. (Photo : Mohamed Mounir)

Ihab Al-Malhi, chef de l’Association de sauvetage maritime à Alexandrie et capitaine de l’équipe « Plongeurs d’Al-Kheir », pense que la forte densité des baigneurs sur de nombreuses plages, la baignade en zones non surveillées, l’ignorance des consignes dictées par les nageurs-sauveteurs et la baignade en dehors des horaires de surveillance sont parmi les principales causes de noyade. « Les drames sont survenus dans des zones où la baignade est interdite, à l’exemple de la plage d’Al-Nakhil fermée en 2018 en raison de la configuration de la mer. Le sable y est mouvant mais les gens persistent à y aller. Le baigneur peut en quelques instants perdre pied et se retrouver ballotté par les flots jusqu’à l’épuisement parce que le sable s’est dérobé sous lui sous l’effet d’une mer forte. Malgré tout, des centaines d’autres jeunes continuent de fréquenter cette place en cette période de vacances. Et rien ne présage de la fin du décompte macabre, vu le flux immense depuis la réouverture des plages », précise-t-il. Selon Al-Malhi, si des baigneurs se soumettent aux recommandations des maîtres-nageurs, d’autres par ignorance ou par insouciance se montrent réticents et ne prennent pas en considération les recommandations des maîtres-nageurs. Et c’est souvent ce genre de personnes qui payent le prix de leur entêtement. D’autant plus que la plupart des cas de noyade ont lieu à l’aube ou le soir, alors que la baignade est interdite vu l’agitation de la mer. De même, les sauveteurs et les plongeurs ne travaillent que de 6h à 18h.

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Les maîtres-nageurs bénécient d’une formation théorique et pratique en matière de défense civile et de secours. (Photo : Mohamed Mounir)

Tel un lynx, à l’affût de tous les dangers, Hassan Omar, maître-nageur, figé sur sa chaise de surveillance, portant les lunettes de soleil, sifflet autour du cou, scrute les mouvements des baigneurs. Travaillant de 4 à 5 heures par jour sur la plage de Hannoville à Agami, il reçoit un salaire minime, mais il affirme qu’il aime vraiment son métier et ne pense pas le changer. « Cette joie que je ressens alors que j’exerce mon travail de sauveteur est inestimable. C’est un sentiment incomparable à chaque fois que je réussis à sauver quelqu’un d’une noyade », dit le jeune sauveteur dont la gestion du stress et le sang-froid sont les mots-clés de son métier. Restant sur le qui-vive et ayant pour devise « sauver ou périr », il confie que chaque plage a ses spécificités et ses propres dangers et bien qu’il ne cesse d’avertir les gens constamment, il remarque que de plus en plus de gens ne savent pas nager. Selon lui, le danger caractéristique est les bâches qui entourent les baigneurs sur des îlots de sable quand la mer remonte. Ils ne sont pas emmenés loin, mais les nageurs luttent contre le courant pour revenir, s’épuisent, et là, c’est l’accident. « Malheureusement, de nombreuses personnes ne sont pas conscientes de la gravité du non-respect des consignes et risquent leur vie en nageant dans des zones non surveillées », conclut-il, en ajoutant sa dernière leçon : « A tous les nageurs de bien vérifier le drapeau avant de descendre dans la mer. S’il est rouge, alors ils peuvent nager en pleine sûreté. Mais si le drapeau est noir, il faut s’abstenir ».

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Du haut de sa chaise, le maître-nageur surveille attentivement les baigneurs. (Photo : Mohamed Mounir)


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