Semaine du 4 au 10 août 2021 - Numéro 1384
Les couleurs retrouvées du littoral alexandrin
  Qui dit Alexandrie dit mer, et qui dit mer dit Alexandrie. Pourtant, une année durant, les plages publiques y ont été fermées à cause de la pandémie. Elles viennent de rouvrir, au grand bonheur des estivants. Reportage.
Les couleurs retrouvées du littoral alexandrin
(Photo: Ahmad Abdel-Kérim)
Amira Samir et Chahinaz Gheith02-06-2021

« Sur la plage abandonnée/Coquillages et crustacés … », chantait Brigitte Bardot au début des années 1960. Abandonnées, les plages d’Egypte l’étaient effective­ment, leur accès étant interdit pendant 13 mois en raison de la pandémie de coronavirus. Plus cet été! La saison d’été commence enfin sur les plages. Une très bonne nouvelle pour une population qui suffoque et qui risque de perdre son équilibre psycholo­gique. Et bien que les examens du bac et de l’université n’aient pas été encore terminés, les plages d’Alexan­drie sont prises d’assaut, suite à l’an­nonce de l’ouverture.

Les couleurs retrouvées du littoral alexandrin
Alexandrie compte 66 plages publiques dont les prix du ticket d’entrée varient entre 5 et 25 L.E. par personne. (Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

16h30. « La plage Antonio » au quar­tier de Mandara affiche complet. Et pourquoi pas, puisque c’est la seule plage gratuite de la ville d’Alexandrie cette année. Elle s’étend sur 230m et s’avère comme étant l’une de ses plus grandes plages. Vêtus de t-shirts orange fluo, des plagistes se sont affairés à disposer transats et parasols sur le sable en veillant à respecter les directives, sous le regard inquisiteur des résidents qui affluent et n’aspirent qu’à une bouf­fée de liberté au soleil. Très peu, voire plus aucune place pour installer para­sols au bord de l’eau. Des familles, des groupes de jeunes et des couples affluent en grand nombre pour passer la journée au bord de la mer. « C’est la première fois que je pique la tête dans l’eau depuis des mois, c’était dépri­mant. C’est la meilleure sensation au monde ! », lance Hani Abdallah, 55 ans. En fait, l’angoisse et la peur de la conta­mination, les difficultés financières, le manque de loisirs et l’isolement social l’ont poussé à bout. « J’ai fait une dépression et j’ai dû consulter un psy­chiatre pour pouvoir remonter la pente », confie-t-il sur un ton désem­paré. Cette sortie en bord de mer est presque vitale pour lui. Au milieu d’une foule de baigneurs, il préfère ne pas penser au Covid-19, l’oublier le temps d’une baignade. « C’est comme un jour férié. Treize mois sans nager à cause du coronavirus, j’avais l’impression de dépérir », renchérit Hamed Metwalli, 35 ans, qui attendait ce moment avec impatience, alors que la canicule s’ins­talle de plus en plus. Comme eux, une grande partie des personnes inter­viewées sur les plages partagent le même sentiment. Impossible pour eux de rester plus longtemps sans ce plaisir.

Alexandrie, un charme unique

Les couleurs retrouvées du littoral alexandrin
Après 13 mois de fermeture, des plages publiques comme Al- Mandara, Miami et Glim ont témoigné d'une affluence de 100 % contre 75 et 50 % pour d' autres. (Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

Des Alexandrins, mais aussi des estivants venus d’autres gouvernorats, arrivent et se suivent, à bord de leurs véhicules, s’arrêtent, observent, puis se décident: partir ailleurs à la recherche d’un coin moins fréquenté ou bien se hasarder à descendre vers la plage plutôt remplie? On dirait plutôt que les gens ont oublié que la crise sanitaire était toujours là. Et bien qu’il existe à l’entrée de la plage un employé chargé de prendre la température des estivants et de s’assurer du port du masque, certains de ceux qui se prélassent sur le sable n’en portent pas. « On ne va pas tout de même nager avec un masque ! », ironise un jeune.

De plus, une distance de 4m entre les personnes reste requise sur les plages. Mais avec les transats, les enfants qui façonnent des châteaux de sable, les jeunes qui jouent aux raquettes et une part de liberté retrouvée, difficile pour les responsables de faire respecter à la lettre les mesures de distanciation physique. « On est venu prendre un peu d’air. On n’en pouvait plus ! L’atmosphère à la maison devenait insupportable avec les enfants qui s’ennuyaient et en avaient marre. Je pense que la fermeture des plages a été excessive. Ils auraient pu ouvrir avant en prenant toutes les précautions requises », estime Essam Mohamad, fonctionnaire, venu en compagnie de ses enfants, qui estime que l’air marin et l’exposition au soleil boostent l’immunité, sans compter l’impact du moral. Et sans plage, le moral est au plus bas! C’est pour cela que l’année dernière, certains s’aventuraient quand même, malgré l’interdiction. « Certains s’aventuraient dans des zones retirées où la baignade est dangereuse », assure Ali, maître-nageur de 29 ans, qui a risqué plus d’une fois sa vie pour sauver celle de baigneurs téméraires et inexpérimentés.

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Un employé est chargé de prendre la température des estivants et de s’assurer du port du masque. (Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

Un autre jeune papa dans la trentaine, travaillant dans la compagnie d’électricité, est venu en compagnie de son épouse et de ses deux enfants. Ils se sont déplacés de la ville d’Al-Amriya, située au sud d’Alexandrie. « On a passé une belle matinée. C’est notre première virée à la plage », déclare le jeune papa qui s’est empressé de mettre son masque pour nous parler. Contrairement à Essam, ce père estime que la décision de l’ouverture des plages a été prise au moment opportun. Quant à Fathi Ramadan, 45 ans, un amateur de pêche qui vient tous les jours, très tôt, planter sa canne à pêche entre les rochers de la jetée centrale et s’oublie dans son petit coin, c’est surtout une façon de se détendre. Il jette ses soucis à la mer et il oublie le monde autour de soi. « Ici, tout le monde me connaît, d’ailleurs, même quand la plage était interdite, je venais pêcher sans problème », dit-il. Mais la réouverture de la plage n’a-t-elle pas troublé sa retraite spirituelle et sa cure de solitude ? « Non, pas du tout! C’est mieux comme ça. Au moins, je peux profiter de la mer tranquillement sans craindre que quelqu’un ne vienne me chasser », répond-il.

Nouveaux services

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(Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

Bien que la Côte-Nord attire depuis des années des millions d’estivants, Alexandrie garde toujours son charme et reste pour bien d’autres la destination favorite. Des paysages et une ambiance qui lui sont propres, la douceur de son climat, et surtout la tradition d’y passer l’été. C’est d’habitude en juillet et en août qu’on observe la plus grande affluence sur les plages. C’est la période d’« al-massiaf » (vacances d’été), un mot tiré de « al-saïf » (l’été). Et al-massiaf a longtemps été associé à Alexandrie. Après l’été 2020 où les plages de la perle de la Méditerranée étaient privées de leurs visiteurs coutumiers, l’affluence est grande. Le rush s’annonce massif sur les plages, et les estivants, en quête de fraîcheur et de détente, se précipitent pour fuir la chaleur, les embouteillages et le brouhaha des grandes villes.

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Les estivants profitent joyeusement des plaisirs de la mer. (Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

« La réouverture des plages à la bai­gnade, après 13 mois de fermeture, a naturellement drainé la foule vers les 66 plages publiques que compte Alexandrie. Certaines d’entre elles, comme Al-Mandara, Miami et Glim, ont témoi­gné d’une affluence de 100% contre 75 et 50% pour d’autres plages », explique le général Gamal Rachad, chef de l’Ad­ministration centrale du tourisme et des stations balnéaires, tout en ajoutant que les prix de tickets d’entrée des plages publiques varient entre 5 et 25 L.E. par personne. Selon lui, l’administration vient de lancer une application mobile permettant au citoyen de connaître plus facilement les taux d’occupation des plages tout au long de la journée, ce qui lui permet de choisir la plage appro­priée. « Le citoyen n’a qu’à utiliser le site Web www.catr.gov.eg pour choisir la plage qu’il veut et son emplacement sur la carte. Il se renseigne sur les tarifs et enregistre les données, y inclut le nom, numéro de téléphone, numéro de la carte d’identité, nombre de personnes et le jour requis de la réservation », poursuit-il, tout en assurant que ce ser­vice s’applique pour la première fois à Alexandrie non seulement dans le cadre du respect des mesures sanitaires, mais aussi de la politique de numérisation généralisée. Un service qui a également encouragé un nombre important d’Alexandrins, dont certains boycot­taient depuis longtemps les plages.

Car malgré le lien entre les Alexandrins et la mer, nombre d’entre eux ne fréquentent pas les plages de la ville. « En été, nos plages ne nous appartiennent pas, mais plutôt aux estivants venus d’ailleurs dont le nombre dépasse les 5 millions visiteurs chaque année », explique Racha Mounir, mère de deux enfants, tout en ajoutant qu’avec le temps, Alexandrie a perdu de sa sérénité et de son prestige, pour devenir l’une des stations les plus surpeuplées, étant donné qu’elle est à la portée de toutes les bourses. Ses plages ont changé d’allure et sont devenues de plus en plus populaires. Rien à voir avec le bon vieux temps, estime-t-elle avec nostalgie.

Certains optent donc pour les plages privées. En effet, sur les plages privées, le décor diffère. Là, l’ambiance est plus sereine. La clientèle est plus fortunée, mais aussi plus exigeante. Les estivants profitent de services de qualité ainsi que d’activités nautiques, etc. Mais y passer une journée confortablement allongé sur un transat a sans doute un coût plus élevé: entre 300 et 1000 L.E. par personne. Bien trop pour une famille de la classe moyenne.

Les petits commerçants retrouvent les affaires

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Une aubaine pour les vendeurs ambulants. (Photo: Ahmad Abdel-Kérim)

Outre les estivants, les petits commerçants ont aussi retrouvé leur bonheur avec la réouverture des plages. « A 5 L.E. seulement. Achetez ma fresca et vous ne serez pas déçus ! », crie Mohamad. Ce jeune Alexandrin de 14 ans fait sans arrêt le va-et-vient sur la plage publique de Miami pour proposer ses gaufrettes croustillantes. Moustapha, 17 ans, un autre vendeur ambulant, exhibe des babioles de couleurs criardes accrochées à une feuille de contre-plaqué nouée à une corde autour du cou. Il vante son étalage composé de bracelets de tous genres, de serre-têtes et de petits objets à bon marché. « L’été dernier a été une saison noire et nous avons été privés de notre gagne-pain », confie-t-il. Idem pour Réda, propriétaire d’un appartement à Maamoura, qui a pu enfin respirer après une longue période d’asphyxie. « Cela fait des mois qu’on souffre, on n’a pas reçu un seul client depuis le début de la pandémie », témoigne-t-il, tout en se disant confiant sur la reprise des affaires, puisqu’il a commencé à recevoir plusieurs demandes de réservation.

Tout le monde semble déterminé à pleinement profiter de la réouverture des plages, de façon à oublier qu’une éventuelle fermeture pourrait éventuellement de nouveau avoir lieu. La vigilance est donc de mise. « L’inquiétude est malgré tout présente. Notre mission, en tant qu’Administration centrale du tourisme et des stations balnéaires, se limite à veiller au strict respect des mesures sanitaires requises avec une application sévère de la loi. Mais la balle semble dans le camp de la population, qui doit prendre ses responsabilités quant aux mesures de lutte contre le Covid-19. Ce sera un test important que tous les citoyens doivent réussir. Ils doivent montrer qu’avec des règles et du sérieux, ils pourront cet été profiter des beautés de leur pays en toute sécurité », conclut Rania Ramsès, responsable à l’Administration du tourisme.


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