Semaine 13 au 19 octobre 2021 - Numéro 1394
L’art pour se faire une vie
  Des handicapés mentaux, des sourds-muets ou encore des autistes découvrent de nouvelles formes d'expression grâce au théâtre. L'initiative est unique en Egypte
L’art pour se faire une vie
(Photo: Yasser Al-Ghoul)
Hanaa Al-Mekkawi16-03-2016
L’art pour se faire une vie
Les comédiens en répétition. (Photo: Yasser Al-Ghoul)
« Il était une fois un enfant qui avait des poupées dans la tête. Ces poupées avaient une vie, elles pouvaient faire beaucoup de choses. Ces poupées vont sortir tout de suite de la tête de l’enfant pour nous raconter leurs histoires », raconte la narratrice, debout, au milieu de la scène. Elle embrasse Moustapha, assis et derrière lequel se tiennent d’autres enfants. Dès que la narratrice termine son introduction, ces derniers se répandent sur la scène pour présenter pendant près de deux heures une pièce de théâtre composée de comédie, de danse et de chansons. « Le garçon qui a des poupées dans la tête », c’est le nom de cette pièce théâtrale unique en son genre présentée par une troupe de handicapés qui porte le nom de Chakmaguiya (boîte à bijoux). Composée de 45 acteurs de 8 à 26 ans, cette troupe réunit des personnes souffrant de différents handicaps. Ils évoluent sur scène et présentent des spectacles qui éblouissent les spectateurs et changent complètement le stéréotype du handicapé aux capacités limitées. Les poupées sortent de la tête de l’enfant et commencent à raconter des situations et à discuter de sujets relatifs à la vie quotidienne des handicapés.
L’art pour se faire une vie
Un moment de détente.. (Photo: Yasser Al-Ghoul)
A chaque scène, la musique change et les acteurs aussi. La salle du centre de jeunesse où la troupe s’entraîne ressemble à une ruche d’abeilles où tout le monde s’agite. C’est la dernière répétition avant le grand spectacle prévu pour le lendemain. Si le spectacle se joue sur le plateau, d’autres scènes se déroulent dans d’autres coins de la salle. Des enfants qui attendent leur tour sont assis devant l’estrade pour encourager leurs camarades. D’autres restent collés à leurs mamans jusqu’à ce qu’on les appelle sur scène. Les mamans sont toutes là, elles ne s’éloignent jamais de leurs enfants, non seulement pour prendre garde de leur progéniture, mais aussi parce que chacune d’elles a une responsabilité à assumer et connaît parfaitement les détails du travail de la troupe. « C’est la première troupe de ce genre en Egypte. Il est vrai qu’il existe des activités similaires pour les aveugles ou pour les handicapés mentaux, mais c’est la première troupe théâtrale qui regroupe des personnes qui possèdent des handicaps différents », affirme Amira Chawqi, fondatrice de la troupe formée de sourds-muets, de handicapés mentaux et d’autistes. Réalisatrice, Amira a eu l’idée de former cette troupe après avoir eu elle-même un enfant atteint d’autisme. Elle a préparé un diplôme spécialisé pour savoir comment éduquer son fils. « Lorsque j’ai vu à quel point j’avais réussi avec mon enfant, qui a fait d’énormes progrès au niveau linguistique et physique quand j’ai appliqué les procédés scientifiques à travers l’art, j’ai décidé de faire profiter les autres de mon expérience », explique Chawqi qui a décidé de fonder cette troupe en 2012 afin d’aider les handicapés en Egypte. « Le handicap n’est pas un obstacle, mais une énergie différente qu’il faut savoir utiliser pour s’adapter à la société », pense Amira qui n’a actuellement qu’un seul but, celui de rendre ces enfants heureux. Pendant l’entraînement, qui a lieu trois fois par semaine, l’ambiance est familiale. Tout le monde s’occupe de tout. Mais ce n’était pas le cas au début comme l’explique Amira. « Le grand défi que j’ai rencontré au départ était de faire travailler les membres du groupe ensemble car ils ont des handicaps différents. Les sourds-muets ne voulaient pas avoir affaire aux handicapés mentaux et ces derniers ne voulaient pas s’approcher des autistes et ainsi de suite », affirme-t-elle.
Une seule équipe
L’art pour se faire une vie
Il s'agit aussi d'apprendre à ajutser les pas. (Photo: Yasser Al-Ghoul)
Cependant, avec le temps et grâce aux efforts déployés par les mamans, tous les obstacles psychiques ont été éliminés et tous les membres de la troupe travaillent aujourd’hui comme une seule équipe. La jeune réalisatrice a dû étudier le cas de chaque membre de la troupe pour pouvoir travailler avec lui en tenant compte de son état physique, mental et psychique. En les voyant sur scène, on ne peut que se demander comment des sourds peuvent danser sans entendre la musique, comment des handicapés mentaux peuvent évoluer sur les planches et comment les autistes jouent des rôles principaux. Mais après quelque temps, on oublie leurs différences, on suit le spectacle comme tout autre spectacle et on applaudit fort à la fin de chaque scène. « On est obligé de les aimer car ils sont sincères », dit Amira qui base son travail sur la musique, les pas, la lumière et bien sûr les gestes. Tous les thèmes du spectacle tournent autour des problèmes auxquels les handicapés sont confrontés dans la société, comme l’éducation, le harcèlement sexuel et les mauvais traitements. « C’est la raison pour laquelle je n’ai trouvé aucune
L’art pour se faire une vie
Un dernier coup d'oeil aux costumes du spectacle. (Photo: Yasser Al-Ghoul)
difficulté à jouer mon rôle car je raconte mon histoire », explique Samar, utilisant le langage des gestes traduit par une maman. Cette sourde-muette âgée de 17 ans a été victime d’un harcèlement de la part d’un conducteur de microbus. Moustapha, autiste de 14 ans, aimait fabriquer des marionnettes mais son entourage se moquait de lui. Personne ne comprenait que ce jeune homme avait du talent. Il joue le rôle principal du spectacle. Sa maman affirme qu’avant de rejoindre cette troupe, Moustapha ne souriait jamais et dormait tout le temps. Comme les autres autistes et les handicapés mentaux, il ne quittait pratiquement jamais la maison pour ne pas faire face à la moquerie des gens. « Les gens sont ignorants et cruels. J’ai été obligée de cacher ma fille à la maison, et le résultat a été qu’à l’âge de 10 ans, elle est devenue déprimée et obèse, car elle passait le plus clair de son temps à manger devant la télé », dit Tahani, femme de ménage dans une école. Esraa, sa fille handicapée mentale, évolue sur scène et danse avec un sourire charmant. Son corps dodu ne l’empêche pas de bouger au rythme de la musique. Quant aux sourds-muets, ils sont très timides et évitent les gens, car ils ne savent pas communiquer. Tous partagent les mêmes conditions de vie. Mais en pratiquant le théâtre, ils se sentent appréciés, comme le dit Youssef, 17 ans, qui emploie le langage des gestes. « Je suis très satisfait. Je danse sur le plateau devant un public venu exprès pour me voir et m’encourager. Tandis qu’avant, je me demandais pourquoi je vivais », affirme le jeune homme.
Marginalisés et négligés
L’art pour se faire une vie
Apprendre la comédie n'est pas chose aisée. (Photo: Yasser Al-Ghoul)
Selon Khaled Hanafi, responsable au Conseil national des affaires des handicapés, les handicapés en Egypte sont marginalisés et négligés par la société. « Beaucoup de handicapés essayent de trouver une tribune pour se faire entendre et cette troupe en est une », souligne Hanafi. L’experte Nadia Al-Arabi qui, depuis quelques années, soigne les handicapés à travers l’art, surtout le dessin, affirme que cette méthode est très efficace pour leur évolution. Cet avis est partagé par Racha Samir, médecin qui a organisé plusieurs colloques pour encourager les parents à utiliser l’art pour soigner les handicapés. « L’art peut résoudre beaucoup de problèmes physiques et psychiques dont souffrent les handicapés. Cette tendance qui existe depuis 50 ans est appliquée dans plusieurs pays comme les Etats-Unis », affirme Racha. A travers l’art, les handicapés peuvent apprendre à accepter leur corps, se débarrasser de la solitude et s’intégrer dans la société. C’est ce qu’affirme Mona, maman d’un membre de la troupe, une handicapée mentale de 9 ans. D’après elle, sa fille a complètement changé et a trouvé une raison de vivre, depuis qu’elle pratique l’art. « Elle est devenue très obéissante et a peur qu’on la prive de venir au centre. Elle m’accompagne dans la rue sans craindre les gens comme auparavant. J’ai moi-même été influencée par cette confiance et j’ai trouvé une activité à faire. Je partage avec d’autres mamans la même expérience ». Pour ces mamans et leurs enfants, la troupe c’est l'arche de Noé qui les a sauvés du cycle vicieux dans lequel ils tournaient. « Elle nous a donné une nouvelle vie et nous a rappelé que nous sommes des humains », affirment-elles. La troupe a présenté ses spectacles dans plusieurs gouvernorats, plusieurs responsables y ont assisté. De nouveaux spectacles sont prévus. Cependant, Amira avoue qu’elle a tout le temps peur de ne pas pouvoir continuer à cause des problèmes financiers.
L’art pour se faire une vie
(Photo: Yasser Al-Ghoul)
« La troupe s’autofinance. Jusqu’à présent, aucune institution officielle ne nous a aidés », déclare Amira. Elle affirme qu’elle est prête à soutenir la troupe « par tous les moyens ». Elle rêve même de fonder une institution sous le nom d’Al-Fann Hayat (l’art est une vie) pour redonner vie aux handicapés et profiter de leur énergie et leurs talents. Après deux heures de travail sérieux, la répétition s’achève et tout le monde s’assoit sur le sol en attendant de prendre un verre de thé ou un sandwich pour atténuer la fatigue .



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