Semaine du 1er au 7 décembre 2021 - Numéro 1401
Patrimoine: Les Pyramides de Guiza mises aux enchères !
  Suite à la proposition extravagante de louer les monuments égyptiens pour cinq ans, une levée de boucliers a vu le jour. Le ministère des Antiquités, qui affirme avoir étudié la question, a fini par rejeter le projet après plusieurs jours de silence.
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Abou-Simbel est l'un des sites qu'on a proposé de louer.
Nasma Réda06-03-2013

Devra-t-on un jour louer ou vendre le patrimoine millénaire de l’Egypte pour acheter du pain ou de l’essence ? Ce débat, qui n’est pas nouveau, est récemment revenu sur le devant de la scène.

Il y a quelques jours, un quotidien indépendant publie une enquête sur une proposition d’un pays arabe cherchant à louer des monuments historiques égyptiens. L’enquête dévoile des documents officiels allant dans ce sens.

S’y ajoute une lettre de Abdallah Mahfouz, un intellectuel, adressée au ministère des Finances. Mahfouz demande dans son texte de proposer la location de sites archéologiques comme les trois Pyramides de Guiza, le Sphinx, le temple d'Abou-Simbel à Assouan ou encore les temples de Louqsor.

Il précise même la durée du bail, de trois à cinq ans, et les modalités de la vente aux enchères. Il affirme ainsi que « les sommes gagnées suffiraient à combler le déficit budgétaire ». Selon lui, ces sommes pourraient s’élever à 200 milliards de dollars sur cinq ans.

Face au silence du ministère des Finances, l’initiative prend de l’ampleur. Beaucoup de personnalités de tous bords se montrent indignées par un telle idée, alors qu’aucun démenti formel n’apparaît dans la presse. Finalement, après plusieurs jours, le Conseil des ministres, le ministère des Antiquités et celui du Tourisme finissent par nier toute intention de mettre en location des sites historiques. Mais la lettre de Mahfouz est entre-temps reprise par le directeur de cabinet du ministre des Finances, Aymane Gohar, qui l’adresse officiellement au ministre des Antiquités. Une reproduction de la lettre, avec le tampon du ministère des Finances, est publiée dans la presse.

De la rumeur à la certitude

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Un pays du Golfe propose de louer le Sphinx. Le Sphinx a attendu 7000 ans pour trouver un emploi. A présent, on lui propose un contrat de travail dans le Golfe. Quel veinard !
Dès lors, de la rumeur on passe à une certitude documentée, ce qui ne fait qu’enflammer un peu plus le débat. Ceux qui ne croient pas à cette histoire doivent se résoudre à accepter que la proposition est bel et bien concrète.

Suit une levée de boucliers avec des slogans comme : « Les monuments égyptiens sont une ligne rouge ! ». De leur côté, les archéologues s’organisent, fustigeant l’idée autant que l’initiative du directeur de cabinet du ministre des Finances.

« Les statues ou sites égyptiens ne sont-ils que des pierres éparpillées dans le désert ? », lance Samir Mohamad, superviseur d’une mission étrangère à Saqqara. « Bien sûr ces gens ne savent rien. Ces monuments dévoilent une longue histoire avec ses hauts et ses bas. Ces dynasties ont influencé le monde entier. Ces oeuvres, tout l’univers s’en est inspiré et s’en inspire encore ! Sûrement ce directeur de cabinet commet une grave erreur en proposant cette idée ou même en lançant un tel débat », s’insurge-t-il.

Pour un autre archéologue, c’est avant tout le directeur de cabinet qui est responsable, de même que l’énigmatique Abdallah Mahfouz. « Ce qui m’étonne le plus est qu’on ne connaît rien de la personne qui a lancé cette proposition. Qui est-il ? Et comment se fait-il que le ministère des Finances relaye une telle proposition sans aucune étude préalable ? », s’interroge-t-il.

Pour l’écrivain Mohamad Al-Amin, cette affaire est tout simplement un crime mettant le pays en hypothèque. « Ils parlent de louer le Sphinx ou les Pyramides comme s’ils proposaient de vendre les meubles de leurs propres maisons pour manger ! ».

Sur les sites Internet, les blagues prennent le pas sur la colère. On pouvait lire : « Soyez les bienvenus aux Pyramides de Doha » ou encore « Le visage de Ramsès II sera remplacé par celui de Hamad Ben Khalifa, le cheikh du Qatar … ».

Une idée aberrante

En dépit de la crise économique qu’affrontent le secteur des antiquités et celui du tourisme en Egypte, ces monuments, qu’ils soient pharaoniques, coptes, gréco-romains ou islamiques, demeurent l’unique source de revenus de milliers de travailleurs dans ce domaine.

Adel Abdel-Sattar, secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA), a pourtant affirmé que la question avait était étudiée : « Le ministère a reçu une lettre du ministère des Finances pour examiner cette affaire avec le secteur du tourisme et pour prendre le plus tôt possible une décision sur ce sujet ».

Ainsi, le ministre des Antiquités, Mohamad Ibrahim, et le conseil d’administration du CSA se sont réunis le 21 février pour mettre un terme à l’affaire. « On n’a pas publié de démenti car j’ai voulu attendre le rapport final du comité permanent du ministère, afin de fermer cette porte définitivement. C’est une décision indiscutable », a affirmé Mohamad Ibrahim, précisant qu’ « aucun pays du Golfe n’avait été cité dans la lettre ».

Mohamad Al-Beyali, directeur au sein du ministère des Antiquités, a cependant affirmé que le seul pays qui pourrait suggérer une pareille offre est le Qatar et que ce pays serait effectivement en mesure de fournir la somme évoquée de 200 milliards de dollars sur cinq ans.

Il souligne par ailleurs que des demandes régulières proviennent des pays du Golfe afin d’y exposer des antiquités égyptiennes, comme c’est le cas avec d’autres pays.

« Il y a une grande différence entre des expositions hors de l’Egypte et la location des monuments », précise Mokhtar Al-Kassabani, spécialiste des antiquités islamiques et ex-conseiller du CSA.

Il ajoute : « Le Qatar a proposé de monter une exposition sur trois ans avec des monuments des différentes époques allant de l'époque pharaonique jusqu’à la période islamique. Mais je ne soutiens pas cette exposition. Il faut choisir les pays qui accueillent nos oeuvres ».

Même point de vue chez Abdel-Halim Noureddine, président de l’Union égyptienne des archéologues, qui considère cette idée comme une aberration. « Le pays qui a fait cette proposition a perdu la tête. C’est une question indiscutable », assure-t-il.

Rejets formels

Suite à la réception de la lettre, le conseiller juridique, Mohamad Ragaï, et le porte-parole du ministère, Alaa Al-Hadidi, ont tous deux fortement recommandé de rejeter le projet de location sur la base que ces richesses archéologiques appartiennent à l’Etat et ne peuvent être en aucun cas louées ou faire l’objet d’un usufruit.

Mohamad Al-Kahlaoui, membre de l’Union arabe des antiquités, est venu préciser que cette idée de location est loin d’être nouvelle : « Il y a 12 ans l’idée de musée privé était déjà proposée. A l’époque, Farouk Hosni était ministre de la Culture et Zahi Hawas secrétaire général du CSA. Mais le syndicat arabe des Archéologues s’y est opposé car le patrimoine n’est pas un produit à vendre ou à louer. On ne peut pas gérer le patrimoine comme on gérerait un quelconque investissement ».

Si, pour plusieurs spécialistes, l’affaire est close depuis le refus du ministère des Antiquités et du gouvernement de lancer un débat sur la question, pour d’autres, l’idée pourrait revenir sous de nouvelles formes.

Cette lettre est désormais perçue comme un moyen de « tâter » l’opinion publique sur un tel projet. Mais la réponse semble unanime : il n’y aura aucun compromis possible sur tout ce qui touche au patrimoine culturel égyptien.




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