Semaine du 26 janvier au 1er février 2022 - Numéro 1408
L’économie turque dans la tourmente
  La situation économique se dégrade en Turquie avec une dépréciation de la lire et un taux d’inflation préoccupant. Les politiques monétaires d’Erdogan et sa mainmise sur la Banque Centrale inquiètent les experts. Analyse.
L’économie turque dans la tourmente
La lire turque perd 55 % de sa valeur à la lumière des plus hauts taux d’inflation depuis 19 ans. (Photo : Reuters)
Amani Gamal El Din12-01-2022

Voilà un an et demi que l’économie turque est en crise. Dans les journaux télévisés, les signes d’une détresse économique sont clairs. Les files d’attente devant les boulangeries et les stations d’essence sont interminables, et les protestations se multiplient réclamant un changement du gouvernement. Le taux d’inflation a atteint son plus haut niveau depuis 19 ans, soit 36 % en décembre 2020, alors qu’un mois plus tôt, en novembre, il était à 21,3%. La lire turque (Turkish Lira TRY) a perdu 55% de sa valeur contre le dollar (jusqu’en décembre dernier). Selon le quotidien français Le Monde, les Investissements Etrangers Directs (IED) sont tombés à 5,7 milliards de dollars en 2020, contre 19 milliards de dollars en 2007, quand l’économie turque était à son apogée.

La situation actuelle de l’économie turque est le résultat de plusieurs facteurs. Il y a d’abord les maux structurels apparus en 2018. Les économistes du Staff Report du Fonds Monétaire International (FMI) parlaient alors d’une « surchauffe économique » (Economic Overheating). Celle-ci intervient lorsque l’économie est incapable de répondre à la demande, entraînant une inflation galopante et un déficit du compte courant (Ndlr: les flux monétaires résultant des échanges de biens et services avec l’étranger). Pour combler ce déficit et alimenter la croissance, le gouvernement turc a eu recours à un emprunt massif sur les marchés financiers, ce qui a alourdi le fardeau de la dette. C’est ce qu’explique Hussein Soliman, économiste au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Selon une étude publiée par la banque d’investissement Prime, le montant de la dette a dépassé celui des réserves en devises étrangères. La dette représente en effet 108% des réserves monétaires de la Turquie. La situation a été davantage fragilisée par la crise du Covid-19 qui a causé le recul des recettes du tourisme, estimées à 30 milliards de dollars avant la pandémie, et la hausse de la facture des importations en raison notamment de la dépréciation de la lire.

Des politiques non calculées

Outre ces problèmes structurels, il y a les politiques d’Erdogan qui vont à l’encontre de toutes les théories économiques. Le président turc a décidé de soutenir la croissance coûte que coûte et de s’opposer à la hausse des taux d’intérêt comme solution pour contrer l’inflation. « L’annonce par la Banque Centrale Turque (BCT) d’une baisse de 200 points des taux directeurs le 21 octobre a été le prélude à cette dégringolade de l’économie turque », explique Soliman. Erdogan a limogé trois gouverneurs de la BCT, ainsi que trois ministres des Finances, parmi lesquels son gendre Berat Albayrak, qui s’opposait à la baisse des taux d’intérêt. De plus, il a engagé des réformes de pure façade qui se sont avérées inutiles, comme l’augmentation de 50% du salaire minimum.

« Toutes les mesures visant à soutenir la lire vont dans le mauvais sens », affirme Mohamed Shady, économiste au Centre de la pensée et des études stratégiques. Par exemple, Erdogan a mis en place un système pour contrer les fluctuations des taux de change afin d’inciter les Turcs à épargner en lire et non pas en dollar ou en d’autre monnaies. Mais ce système n’a pas fonctionné. De même, le président turc a privilégié les petits épargnants qui recevront, en cas de chute de la lire, une compensation du Trésor calculée sur la base de la différence avec le taux le plus élevé du dollar. Soliman estime que le gouvernement turc doit désormais prendre un certain nombre de mesures s’il veut redresser la situation. « Il doit donner à la BCT son indépendance, dévaluer sa monnaie et engager des réformes structurelles, et ceci, sans recourir au FMI », renchérit l’expert.

La situation en Turquie rappelle celle de l’Egypte il y a quelques années. La direction politique égyptienne avait alors pris la décision audacieuse de dévaluer la monnaie locale en novembre 2016. L’Egypte avait un système bancaire solide et un gouverneur qui a orchestré les politiques monétaires avec l’objectif de brider l’inflation. Selon, le quotidien Le Monde, le Groupe d’Action Financière (GAFI) a placé la Turquie sur la liste des pays à la traîne dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Une décision qui détériore davantage la stature de ce pays qui cherche à attirer les investissements étrangers. « Figurer sur cette liste signifie que le secteur bancaire n’est pas fiable, ce qui expose le pays à un risque de financement illicite », écrit Le Monde.


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