Semaine du 20 au 26 octobre 2021 - Numéro 1395
Incendies : Les carences d’un système
  Les multiples incendies qui ont touché l'Egypte cette semaine soulèvent une série d'interrogations. Au-delà des dégâts qui se comptent par centaines de millions, le drame met au grand jour la négligence et les carences de gestion des crises.
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Les travaux se poursuivent rue Al-Roweï pour débarasser les débris de l'incendie. (Photo : Ola Hamdi)
Ola Hamdi18-05-2016

Tout commence le lundi 9 mai, lorsqu’au milieu de la nuit, l’hôtel Andalous dans le quartier d’Al-Moski près de Ataba prend feu. L’incendie se propage rapidement dans les alentours et ravage 225 maga­sins, selon des chiffres non officiels. 30 ambulances et 25 voitures de sapeurs-pompiers ont été dépêchées sur les lieux pour combattre les flammes et apporter les premiers soins aux blessés. Des mesures qui n’ont pas pu endiguer l’incendie qui a duré 48 heures et qui a ravagé des dizaines des magasins et d’entrepôts où étaient stockés des milliers de marchandises, dont des matières combustibles. Selon les responsables du gouvernorat du Caire, c’est la présence d’entrepôts de matériaux en plastique et de produits chimiques ainsi que la planification anarchique du quartier qui ont compli­qué la tâche des pompiers et ont aggravé les dégâts. La plupart des magasins et des ateliers dans cette région ne disposent pas de licence, et beaucoup d’entre eux ne se confor­ment pas aux normes de la sécurité industrielle.

Face à cette catastrophe qui a fait deux morts, des dizaines de blessés et des pertes énormes, le gouvernement a décidé d’indemniser les victimes en accordant 10 000 L.E. aux familles des personnes décédées et 2 000 L.E. aux blessés. Parallèlement, provo­quant l’inquiétude des commerçants du quartier, le gouverneur du Caire a annoncé qu’un plan d’évacuation du quartier est sur la table du gouverne­ment.

L’affaire serait sûrement passée si deux jours plus tard, un incendie simi­laire ne s’était pas déclenché dans une rue commerciale du quartier d’Al-Ghouriya près de la rue d’Al-Azhar. Puis, ce fut au tour du gouvernorat du Caire de prendre feu. Et des incendies ont également éclaté au garage du Palais de justice et celui de l’Univer­sité du Caire, ainsi que dans trois usines de meubles à Damiette, une ferme de palmiers à Béheira et une usine de plastique dans la zone indus­trielle d’Al-Obour. En une seule semaine, pas moins d’une dizaine d’incendies se sont déclarés. Les rai­sons sont toujours inconnues. Et les spéculations vont bon train. Certains évoquent un complot de l’Etat pour évacuer le centre-ville, afin de le vendre à des investisseurs. « Ces incendies sont prémédités. L’Etat veut évacuer les quartiers commerciaux du centre-ville et les vendre à des inves­tisseurs arabes », accuse un commer­çant du quartier de Moski. D’autres évoquent une machination des Frères musulmans pour déstabiliser le pays, ruiner son économie et attiser la colère de la rue contre le régime. Et ce, à l’approche de la commémoration de la révolution du 30 juin 2013 qui a ren­versé le président islamiste Mohamad Morsi.

Les commerçants sinistrés

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Les immeubles sont couverts de cendres. (Photo : Ola Hamdi)

Alors qu’une enquête a été lancée, les commerçants déplorent leurs pertes évaluées à des millions de livres. Une semaine après la catas­trophe, l’ambiance est morose à Ataba. Des barricades de sécurité bloquent l’accès à la rue Al-Roweï. Des ouvriers du gouvernorat du Caire enlèvent les débris qui gisent sur le sol. L’odeur du brûlé envahit les lieux. Les immeubles et les magasins sont couverts de cendres. Quelques commerçants don­nent un coup de main aux ouvriers du gouvernorat. « J’ai perdu 2 millions de L.E. à cause de l’incendie de mon magasin de chaussures. Je me prépa­rais pour la saison d’été et la période des fêtes et j’avais acheté, quelques jours avant cet incendie, de nouvelles marchandises. J’ai tout perdu, et maintenant, comment je dois payer les salaires des 10 ouvriers qui travaillent avec moi ? », se demande hadj Saïd, 75 ans, commerçant du quartier depuis 34 ans. Il dénonce le manque de com­pétence des services de secours. « Lorsque les pompiers ont uti­lisé les tuyaux à eau, les flammes se sont ravivées et sont devenues incontrôlables. Personne ne sait ce qu’il y a derrière cet incen­die », ajoute hadj Saïd.

Plus réservés, d’autres com­merçants et ouvriers refusent de parler aux médias. Mohamad, 25 ans, un jeune homme qui tra­vaille dans un café, plus coura­geux, raconte pourtant que « le feu a commencé très petit, et quand il a essayé avec d’autres personnes de l’éteindre, le feu s’est propagé à un grand nombre de bâtiments », niant qu’il soit dû à un court-circuit. D’autres commerçants racontent que des inconnus ont jeté une poudre dans la rue quelques minutes avant le déclenchement de cet incendie dévastateur, allusion aux Frères musulmans. Quoi qu’il en soit, l’enquête du Parquet général est en cours. Et ce qui est certain pour le moment, c’est que les pertes sont énormes. Magdi, 45 ans, marchand ambulant, manifeste sa souffrance et sa colère en avouant qu’il n’a pas gagné une seule livre depuis cet incendie. « J’ai 9 enfants. Comment les nourrir alors que je ne gagne rien et je ne sais pas si le gouvernement me permettra de retravailler dans ce quartier ou non ? », se plaint-il. Incertitude parta­gée par un autre propriétaire de maga­sin qui dit ne pas vouloir d’indemnisa­tion, il ne veut que poursuivre son activité commerciale dans ce quartier où il travaille depuis des années. « La seule solution pour récupérer nos pertes c’est de nous laisser reprendre le travail aussitôt pour pouvoir payer nos dettes », souhaite-t-il.

Défaillances en tout genre

Des députés appellent à présent à ouvrir une enquête non seulement sur les raisons de ces incendies et leurs répercussions, mais aussi sur la poli­tique de gestion des crises. « Quelles que soient les raisons de ces incen­dies, ils révèlent les défaillances du système anti-incendie, le manque de contrôle sur les activités commer­ciales et industrielles, et surtout l’ab­sence d’une stratégie gouvernemen­tale pour la gestion des crises », estime Akmal Qortam, député du Parti des conservateurs. Il dénonce l’état de confusion gouvernementale qui a suivi les incendies et qui s’est reflété, selon lui, dans les déclarations contra­dictoires des responsables. « Il est fort paradoxal de voir le gouvernement parler d’un plan d’évacuation et de planification du quartier alors qu’il propose en même temps des indemni­sations aux propriétaires des maga­sins pour pouvoir se redresser. Il semble que les responsables n’ont aucune vision claire sur l’affaire », ajoute-t-il.

Le député wafdiste, Fouad Badrawi, dénonce, lui, la négligence au sein des municipalités. « Il existe des mesures de prévention contre les incendies, et d’autres pour y faire face. Nous ne devons pas attendre que les flammes dévorent un lieu pour commencer à parler des pertes. Où étaient les res­ponsables qui déclaraient que les magasins de ces quartiers ne sont pas autorisés ? Où étaient les instances de la défense civile responsable de vérifier la conformité aux normes techniques de la sécurité indus­trielle », demande Badrawi. Le pro­blème réside, selon lui, dans le non-respect des normes de sécurité et la négligence des citoyens ou du gouver­nement. « Le problème c’est l’incons­cience des citoyens et le manque de surveillance des autorités. Une fois installés, les extincteurs ne font l’objet d’aucun entretien ou contrôle. Ils sont parfois volés, et la plupart du temps, ils ne fonctionnent pas. Et plus impor­tant encore, les gens ne sont pas formés à l’utilisation d’un extincteur en cas d’incendie », explique Nader Noamane, de la faculté d’ingénierie de l’Uni­versité du Caire. Selon lui, cette négligence était à l’origine de plusieurs incendies dans des centres commerciaux, surtout que certains utilisent des appar­tements à des fins commerciales ou les transforment en dépôts. C’est le cas souvent des rez-de-chaussée dans les quartiers populaires. Ce qui ressort le plus de cette crise, selon l’édito­rialiste Abdallah Al-Sénnawy, c’est l’absence de l’Etat qui a donné lieu aux rumeurs et aux on-dit.



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