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Iraq : Le prix de la reconquête de Tikrit

Abir Taleb avec agences, Mardi, 10 mars 2015

L'engagement iranien dans la bataille de Tikrit en prélude à celle de Mossoul fait planer le spectre de la guerre civile confessionnelle de la décennie précédente.

Iraq
Près de 30 000 hommes sont mobilisés pour la bataille de Tikrit. (Photo : Reuters)

« Les pays de la région doivent se donner la main. La sécurité et la stabilité ne sont possibles que si tous les pays de la région jouent un rôle positif. La République islamique d’Iran a, dès le début, mis en garde contre le terrorisme, en soulignant le fait que la seule voie pour empêcher le terrorisme est la coopération de tous ». Telles sont les déclarations que le président iranien, Hassan Rohani, a faites samedi dernier en recevant le chef de la diplomatie jordanienne, Nasser Judeh. Une visite qui intervient dans un contexte d’extrême tension dans la région, où l’Iran appuie la lutte contre l’Etat Islamique (EI) en Iraq et en Syrie.

Depuis la montée en force de Daech en Syrie et surtout en Iraq, la question de la participation de Téhéran à la lutte anti-EI a toujours été un sujet de controverse. Mais jamais autant que ces jours-ci. Depuis plus d’une semaine en effet, les forces gouvernementales iraqiennes, appuyées par des milices chiites, ont lancé une vaste offensive dans les environs de Tikrit, une ville à mi-chemin entre Bagdad et Mossoul tombée en juin 2014 aux mains de l’Etat islamique. Une offensive dans laquelle l’Iran joue un rôle de premier plan. Selon l’agence Reuters, Kassem Soleimani, le chef de la force d’élite iranienne Al-Qods, qui a participé à la coordination des contre-attaques contre l’EI dans la région de Bagdad ces derniers mois, supervise au moins en partie l’opération. Une information confirmée par l’agence iranienne Fars, selon laquelle Kassem Soleimani est dans la région de Tikrit depuis plusieurs jours.

Sa présence sur la ligne de front atteste l’influence de l’Iran sur les milices chiites qui ont grandement contribué à contenir l’extension des djihadistes sunnites de l’EI en Iraq. Certes, on n’a pas d’informations exactes concernant le nombre de soldats iraniens présents sur le terrain, mais ce qui est important et évident, c’est que les Iraniens commandent une grande partie de cette opération. Et la présence, de Kassem Soleimani en dit déjà suffisamment.

Jeu américain

Ce qui ne manque pas d’inquiéter les Américains. Le général Martin Dempsey, le plus haut gradé américain, est ainsi arrivé lundi à Bagdad pour s’entretenir avec les responsables iraqiens et pour faire part de son inquiétude quant à la participation iranienne. Mais avant même son arrivée à Bagdad, le général Dempsey s’était dit attentif aux « défis » que pose le soutien de l’Iran à ces milices, ajoutant que l’influence de l’Iran suscite des inquiétudes parmi les membres de la coalition qui comprend des pays sunnites aux yeux desquels l’Iran représente une menace. Il n’est pas clair non plus, a-t-il ajouté, si « l’Iran partage les objectifs stratégiques de la coalition ». « Je veux m’assurer que ces efforts sont complémentaires et s’ils ne le sont pas, nous allons avoir un problème », a-t-il dit. Et le général ne l’a pas nié : l’implication iranienne est « la plus manifeste » en Iraq depuis 2004. A en croire le général Dempsey, le rôle de l’Iran pourrait être « positif » dans la bataille de Tikrit. A condition, insiste-t-il, que la situation ne dégénère pas en tensions interconfessionnelles avec les sunnites.

Mais au-delà des craintes « stratégiques » des Etats-Unis, les véritables craintes concernent l’après-bataille de Tikrit. Selon les analystes, l’implication de Téhéran n’est pas nouvelle et c’est ce soutien qui donne une supériorité militaire aux milices chiites. C’est justement là que réside tout le risque. Parce que la majorité des sunnites de ces régions considèrent les milices chiites comme une force d’occupation et craignent les représailles. Et qu’une reconquête de ces régions par le pouvoir de Bagdad risque de renforcer la fracture confessionnelle, à moins d’une véritable relance du dialogue politique et d’une réintégration des sunnites sur l’échiquier politique. Or, à ce sujet, les risques sont grands. Et les tensions confessionnelles sont toujours aussi exaspérées.

Il semble donc clair que, par son intervention, Téhéran veut se rendre incontournable et renforcer son hégémonie dans la région. Certains analystes estiment même que, malgré les déclarations officielles, il existe une certaine coordination entre Washington et Téhéran. En effet, estiment les experts, les Etats-Unis n’étant pas prêts à s’impliquer sur le sol en Iraq ou en Syrie et étant conscients que sans un quelconque engagement au sol, les bombardements de la coalition n’ont d'effets que très limités, ils se réjouissent en quelque sorte que toutes les autres forces, iraniennes, iraqiennes ou combattants Peshmarga, participent à la lutte anti-EI. Ce qui fait dire à Myriam Benraad, chercheuse associée au CERI-Science-Po de Paris, interviewée par le quotidien français Libération, que « l’Administration Obama a pris acte que l’Iraq est sous domination chiite et préfère donner les clefs de l’Iraq à l’Iran plutôt que de devoir faire face au chaos et à une extension de l’EI ».

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