Semaine du 1er au 7 décembre 2021 - Numéro 1401
Ayssar Midani : Une démocrate sans étiquette
  Présidente d'une association de scientifiques syriens expatriés et membre de plusieurs organisations pacifistes, Ayssar Midani multiplie les sorties médiatiques en France et ailleurs, afin de prôner la paix dans la région arabe.
Ayssar Midani
Ayssar Midani, présidente de Nosstia (une association de scientifiques syriens expatriés) mais aussi d’Afamia (une association culturelle franco-syrienne).
Houda El-Hassan21-01-2015

Présidente de Nosstia (une association de scienti­fiques syriens expatriés) mais aussi d’Afamia (une association culturelle franco-syrienne), Ayssar Midani est surtout une fervente défenseuse de la paix dans le monde arabe. Après un long séjour à Damas, la chercheuse, enga­gée dans le combat contre la vio­lence qui sévit depuis 2011 dans son pays d’origine, est de retour en France pour lever le voile sur les mythes de la situation en Syrie, entre régime et opposition, entre faits et rumeurs.

Faire cesser les confrontations entre les rebelles armés et l’armée du président Bachar Al-Assad, écarter les forces occidentales du débat national, donner la parole aux vic­times du terrorisme à Alep, Damas, Lattaquié, Yarmouk et ailleurs. Telles sont ses revendications.

« La Syrie est partagée entre deux maux. A savoir les forces étrangères qui tirent les ficelles du régime et les trouble-fêtes qui se sont déclarés rebelles du jour au lendemain. Je parle ici des pays du G8 et les faux révolutionnaires qui hurlent Vive Al-Assad dans les manifestations lorsqu’ils touchent cent euros par sit-in et qui rejoignent les camps des islamistes, par la suite, pour toucher d’autres enveloppes de leur part. Ceux-ci n’aident pas beaucoup le dialogue national et empêchent la crise syrienne de trouver une issue. De même, ils n’ont pas à venir pleu­rer le sort du peuple syrien à la vue de ce sang qui coule encore devant les yeux de l’opinion publique internatio­nale », témoigne-t-elle. Avant d’enchaîner : « On nous envoie men­suellement des djiha­distes de 84 pays diffé­rents, ce qui ne sert qu’à attiser les feux de la haine entre les uns et les autres. C’est devenu, hélas, un djihad de je ne sais quoi qui ne défend aucune cause, mais qui existe pourtant et qui persiste et signe au grand dam du sacro-saint droit à la vie ».

En sa qualité de femme scienti­fique diplômée en chimie, Ayssar intervient pour éclairer l’opinion publique internationale quant au danger des raids aériens, voitures piégées, bombes lacrymogènes, gaz asphyxiant et autres armes, y com­pris chimiques, qui circulent en toute quiétude sur les territoires syriens. De même, elle met à l’index le péril noir des djihadistes armés. « Daech ne tombe pas du ciel. Tout ceci était prémédité. La preuve? Les Américains ont versé des milliards de dollars pour faire élire les Frères musulmans en Egypte qui ont, à leur tour, encouragé les islamistes en Syrie à continuer dans leur lancée », poursuit-elle.

Mais avant que Daech ne com­mence à faire parler de lui, le Front Al-Nosra (un groupe islamiste syrien armé et extrêmement dangereux) a quasiment exterminé les habitants de 17 villages syriens en moins de trois ans, à compter de l’éclatement des révolutions arabes, selon ses dires. « Le Front Al-Nosra, qui prétend vouloir instaurer la sécurité dans le pays, a même semé la zizanie dans la ville de Adra qui a été, pendant des millénaires, le symbole de la paix entre les trois religions monothéistes. Malgré tout cela, le monde entier reste insensible à ces atrocités », lance Ayssar Midani, avec une once d’amertume.

Aujourd’hui, la guerre fait toujours ravage en Syrie. Les explosions, elles, se sui­vent et ne se ressem­blent pas. Quant au dji­had, sous toutes ses formes, il demeure le sujet favori de toutes les chaînes satellitaires arabes. Selon les termes de la chercheuse et essayiste en sociologie qu’elle est devenue par la force des choses et des circonstances : « Certaines chaînes de télévision préfèrent faire une fixation sur les différents modes opératoires des groupuscules et mouvances ter­roristes qui sévissent en Syrie et en Iraq, comme si les problèmes méri­taient plus de réflexion que de solu­tion. Il en existe aussi qui ne font que colporter des rumeurs ça et là, fai­sant fi de leur déontologie ».

C’est donc pour hurler haut et fort que les centaines de milliers de mar­tyrs syriens ont été victimes d’une opération planifiée par les pays occi­dentaux qu’Ayssar Midani multiplie ses sorties médiatiques en France. C’est d’ailleurs dans ce sens que les amis du Monde Diplomatique ont organisé, en janvier 2013, à la Maison des Associations de Nice, une « grande conférence sur la situation en Syrie ». Lors de cette rencontre, Ayssar a estimé que cer­tains Syriens préfèrent le maintien en place d’un système figé, autoritaire et prédateur, dont ils n’ont tiré partie qu’en faisant acte de sujétion et en acceptant tous les compromis. Et de continuer: « Il ne s’agit pas ici de la résistance des millions de Syriens qui luttent depuis près de quatre ans, au péril de leur vie, pour arracher à un régime édifié sur des bases idéo­logiques avant d’être transformé en une entreprise familiale, le respect, la dignité et la liberté auxquels tous les hommes ont droit ».

Décidément, Ayssar Midani abhorre le double jeu médiatique, et quand il s’agit de dire ses quatre vérités à un dissident politique arabe ou occidental, elle n’y va pas par quatre chemins. Sa cause est celle de tous ses concitoyens, à savoir la démocratisation. De plus, elle appelle les gardiens de l’ordre en Syrie à militer pour un régime solide, capable de se passer de toute ingérence politique internationale ou limitrophe. C’est d’ailleurs pour cela que Claude Beaulieu, militant associatif français et président du fameux Comité Valmy, a décidé d’embrasser la cause de la cher­cheuse. Ce qui l’a, sur-le-champ, flattée, pour la simple raison que Beaulieu est un grand connaisseur des problèmes du Moyen-Orient. Il a été l’un des premiers à se rendre en Syrie en novembre 2011. De même, en janvier 2013, il a fondé, avec Ayssar, la Coordination pour la sou­veraineté de la Syrie et contre l’in­gérence étrangère.

Ayssar Midani vit bien sa double nationalité. Et elle en profite juste­ment pour la bonne cause. Celle qui vit et travaille entre la France et la Syrie comme directrice de projets de systèmes d’informa­tion, de réorganisation et de conduite du changement ne se fait pas rare à Damas. Car elle y va trois fois par an environ. Là-bas, elle organise des for­mations, des congrès et des ateliers scienti­fiques et techniques. Et on en vient à parler de l’impact de Nosstia (Network Of Syrian Scientists Technologists and Innovators Abroad) sur sa vie. Le réseau a été créé au début des années 2000, pour réunir les scientifiques et les techniciens syriens expatriés ou exilés, et les inciter à s’engager dans le dialogue social et politique en Syrie. Le réseau surmédiatisé a par ailleurs contribué, au cours de ses années d’activité, au renforcement du champ scientifique syrien. Aussi a-t-il parcouru les quatre coins du monde pour faire valoir ses sujets de recherches en chimie, physique, médecine, prolifération des pandé­mies et endémies, etc. Les essais, recherches, conférences, congrès et ateliers de ses membres en témoi­gnent.

Le cercle qui s’élargit de plus en plus chaque année souhaite faire bénéficier la Syrie et la Palestine de ses compétences. Et effectivement, il propose des amendements aux réformes administratives et écono­miques que Bachar Al-Assad dit vouloir engager. « Nosstia a, depuis le premier moment, travaillé en étroite collaboration avec le pouvoir en place. Celui-ci a dû se plier à nos conditions pacifistes, dictées par la Charte universelle des droits de l’homme ». Mais quelques difficultés ont pu troubler les stratégies d’Ays­sar. « Les hommes de Bachar ont tout fait pour que nos plans destinés au peuple syrien soient mis à leur service. Je parle ici des recettes que nous avons collectées entre les membres de Nosstia ... » En outre, certains membres de ce cercle ont littéralement fait le buzz et ont défrayé la chronique en publiant des informations compromettantes quant aux hommes d’Al-Assad qui possè­dent, selon les rapports de Nosstia, 90% de la richesse nationale de leur pays, alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population.

Suite à la publication de ces rap­ports par des organes de presse inter­nationaux, quelques figures emblé­matiques de la scène associative syrienne ont accusé Nosstia de tra­vailler pour les services secrets de Bachar. « Nous présentons des conférences ouvertes et nous accueillons des personnalités poli­tiques, des personnes lambda dont nous ne pouvons absolument pas deviner l’appartenance politique, pour la simple raison qu’elles ont choisi de la taire », rétorque la cher­cheuse.

D’autres encore se demandent pourquoi elle était absente de la scène politique syrienne avant l’écla­tement du Printemps arabe, quand tout le monde ou presque savait que les mains du Qatar et de l’Arabie saoudite tiraient les ficelles du régime syrien, mis en place depuis l’année 2000. Cependant, lors de la dernière décennie, la chercheuse a publié une série d’essais qui accu­sent l’Arabie saou­dite, le Qatar, Israël et l’Iran de faire dans l’excès d’interven­tionnisme dans son pays d’origine. Propos qui ont coïncidé avec la crise libano-syrienne de l’été 2006, causée par l’at­taque israélienne contre le Hezbollah. De quoi souligner qu’elle a toujours eu son mot à dire, contrairement à ce que supputent certaines accusations tenues à son égard.

« Je n’aime pas faire dans la victi­misation et dire que les femmes de sciences arabes ne sont pas toujours bien accueillies lorsqu’elles occu­pent un champ pris d’assaut par la gent masculine. Je dirais tout sim­plement que je n’ai pas à demander ma place dans cette même scène, puisque je l’occupe déjà, et c’est à partir de ce statut que je m’exprime librement, quelles que soient les admonestations». Et d’ajouter: « La science appartient à tous les humains, qu’ils soient hommes ou femmes. D’ailleurs, je n’aime pas les appellations homme scientifique et femme scientifique. Je préfère scien­tifique tout court. On ne dit pas un homme médecin, une femme méde­cin, non plus... C’est le cerveau qui réfléchit et non la morphologie d’un corps », conclut-elle.

C’est donc avec bonheur que la chercheuse, essayiste, militante asso­ciative, diplômée en physico-chimie, enchaîne ses rencontres scientifiques et culturelles. Et ce, dans le but d’of­frir un lendemain meilleur.

Jalons :

1980-2000 : Présidence d’une centaine de conférences, de séminaires et de workshops relatifs au champ scientifique arabe.

2000-2005 : Gestion de plusieurs associations et organismes culturels et scientifiques syriens et moyen-orientaux.

2006 : Publication d’une série d’essais contre « l’interventionnisme exté­rieur dans la question syrienne ».

2010 : Tenue de plusieurs réunions entre savants arabes expatriés en France.

2013 : Tenue d’une conférence internationale à la Maison des Associations de Nice sur « la situation actuelle en Syrie ».




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