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Contreparties à risque

Névine Kamel, Mardi, 20 novembre 2012

Les projets majeurs d’infrastructure autour du Canal de Suez sont longtemps restés à l’arrêt. Le gouvernement souhaite les relancer, notamment avec l’aide du Qatar, faisant planer des doutes sur une possible perte de souveraineté de l’Egypte sur le Canal.

risque

Dès son inauguration, le 16 novembre 1869, le Canal de Suez a donné à l’Egypte un atout stratégique d’importance mondiale. Aujourd’hui, 144 ans après son inauguration, l’importance du Canal reste inchangée. Le gouvernement vient d’annoncer son intention de développer la région située en bordure du Canal en la transformant en un centre logistique international. « Les recettes du Canal de Suez sont de 5,2 milliards de dollars par an, ce qui représente 0,3 % de la valeur totale des marchandises transitant par le Canal annuellement. Ce ne sont que des miettes ! L’Egypte ne doit pas seulement collecter les revenus du Canal, elle doit les transformer en valeur ajoutée », avance à juste titre Ossama Saleh, ministre de l’Investissement.

Il précise que l’Egypte peut tirer davantage de bénéfices en offrant plus de services, comme la réparation des navires endommagés ou le ravitaillement en carburant.

Pour gonfler les recettes du Canal, le gouvernement Qandil souhaite relancer un ancien projet pour le développement du Canal, suspendu depuis les années 1990. Il s’agit d’un méga-projet qui prendrait place le long des 176 km du Canal. Il devrait cependant se concentrer sur trois zones : Charq Al-Tafriaa à l’est de Port-Saïd, la vallée de la technologie à Ismaïliya et la zone industrielle du nord-ouest de Suez.

« Il est temps d’augmenter les recettes du Canal à travers la création d’une vaste zone industrielle offrant aux navires qui transitent différents services. La compétition est forte et si l’Egypte ne réussit pas à gagner une place sur la carte de transport international, le Canal de Suez perdra de son importance », prévient Saleh. « La concurrence n’est plus liée à l’importance de l’artère maritime, mais aux services qu’offre cette artère », ajoute le ministre.

Position ambiguë de l’armée

Au début des années 1990, le premier ministre Kamal Al-Ganzouri présente à l’Assemblée du peuple un projet consistant à développer les 30 km2 situés à l’est de Port-Saïd. « Il s’agissait seulement de développer cette région mais le terrain n’était alors pas exploitable. Un centre d’étude de Singapour a travaillé sur le problème, et le terrain est désormais prêt à accueillir l’installation d’usines », raconte un ex-responsable gouvernemental, qui a longtemps travaillé sur le dossier.

Depuis cette date, différents cabinets ont essayé de mettre en exécution le projet, mais en vain. « Les interventions des militaires ont été derrière les suspensions du projet. L’armée voulait laisser une zone vierge du côté du Sinaï en cas de problème », assure la même source.

Mais il semble que l’armée ait changé de position. S’agit-il d’une intervention des Frères musulmans dont la priorité à présent est la relance économique ?

En tout état de cause, la responsabilité de l’armée dans le blocage du projet est rejetée par Adel Soliman, ancien major général. Il assure que la suspension du projet était due aux différends entre les responsables de l’ancien régime sur le montant des commissions. « Mais il est temps que le Sinaï devienne un front économique au service de l’économie du pays à travers la création d’un vaste centre logistique », assure le général.

Le cabinet Qandil tient à mettre en oeuvre la première phase du projet d’ici 2015. Les trois phases devraient s’étaler jusqu’en 2022. Mais déjà la controverse s’installe. Notamment à propos d’une éventuelle participation du gouvernement qatari à ce projet. Celui-ci fournirait plusieurs milliards de dollars. Le Qatar a-t-il soutenu les Frères musulmans pour arriver au pouvoir en échange de facilités en matière d’investissement en Egypte ? Les craintes se multiplient quant à une éventuelle implication de l’émirat dans la gestion du Canal.

10 milliards de dollars

en quatre parts

La même source proche du dossier précise à l’Hebdo les racines du projet : « Tous les pays arabes avaient trouvé un intérêt à participer à ce projet. Les gains étaient assurés ». Il ajoute qu’en 2008, le gouvernement égyptien s’est mis d’accord avec 3 pays arabes : le Qatar, les Emirats arabes unis et le Koweït, pour développer l’infrastructure du Canal en échange de concessions sur des terrains pour une période variant entre 20 et 50 ans.

Le coût global du projet était estimé par les experts de Singapour à 10 milliards de dollars, divisé à parts égales entre l’Egypte et ses trois partenaires. « Mais malheureusement, le projet n’a jamais vu le jour », poursuit-il.

Après la révolution du 25 janvier, le gouvernement a annoncé un plan plus large pour l’exécution du projet. Le chiffre avancé était de 100 milliards de dollars, un montant jugé déraisonnable et dénué de tout fondement. En effet, les détails de ce plan n’ont jamais été dévoilés.

Beaucoup de questions importantes restent en suspens, faisant planer le doute sur une prochaine exécution du projet. Le gouvernement s’est contenté d’annoncer le lancement d’une étude sur la première phase des travaux.

L’exécution de la première phase, comme l’a signalé le ministre du Logement et des Infrastructures, Tareq Wafiq, serait basée sur les anciennes infrastructures déjà en place dans la région. La deuxième et la troisième étapes sont encore en cours d’étude.

Achraf Soweilam, ex-directeur exécutif d’un forum spécialisé dans les études économiques, qui a travaillé longtemps sur le projet, critique le manque de crédibilité du gouvernement. « Si le gouvernement est sincère, il aurait au moins dû demander une étude de faisabilité. C’est un méga-projet sur le long terme et un tel investissement ne doit pas être mis à mal par de quelconques entraves », met-il en avant.

Soliman doute aussi de la capacité du gouvernement — qui échoue jusqu’à maintenant à fournir aux zones industrielles des faubourgs du Caire l’infrastructure nécessaire — à mettre en place un tel projet.

Craintes sur le rôle du Qatar

Le rôle du Qatar est lui aussi critiqué. Vise-t-il à intervenir dans la gestion du Canal ou simplement à en tirer profit ? Un haut responsable qatari de l’Organisme de l’investissement à Doha affirme que la plupart des chiffres avancés sont faux. « Vous, les Egyptiens, exagérez les chiffres », dit-il.

Il ajoute que l’intérêt de son gouvernement réside dans le fait d’aider l’Egypte à développer ce projet pour lui permettre une relance économique. Pour Doha, l’avantage se limiterait à « une simple transaction d’investissement », affirme-t-il.

Le ministre de l’Investissement égyptien assure lui aussi que la gestion du Canal ne sera pas remise en cause par le projet. « Un holding égyptien sera créé pour diriger le projet, et la gestion du Canal demeurera entre les mains de l’Organisme du Canal. L’Egypte conservera ses droits ». Reste à savoir quelles seront les contreparties au sujet des investissements étrangers qui, selon toute vraisemblance, devraient être massives.

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