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Ahmad Saadawi : La folle

Traduction de Michel Galloux, Mardi, 27 mai 2014

Ahmad Saadawi, lauréat 2014 du Prix international de la fiction arabe, tisse un monde fictionnel dans le Bagdad de l’invasion américaine. Un vendeur ambulant assemble les restes de cadavres, pour fabriquer un étrange être humain qui renaîtra de ces cendres, pour réclamer vengeance. Voici les premières pages du Frankenstein de Bagdad.

Ahmad Saadawi : La folle
Ahmad Saadawi

L’explosion se fit entendre deux minutes après le départ du bus, modèle Kia, qu’avait pris la vieille Elichoua Oum Daniel. Les passagers se retournèrent rapidement et virent avec stupeur, derrière la foule, un impressionnant nuage de fumée noire qui s’élevait du parking situé à proximité de la place de l’Aviation, au centre de Bagdad. Des jeunes couraient dans la direction du lieu de l’explosion, et des voitures avaient heurté le trottoir de l’îlot central, et d’autres s’étaient écrasées les unes contre les autres. Perplexité et terreur régnaient chez les conducteurs et l’on entendait des voix humaines qui se mêlaient, des cris, du vacarme et une cacophonie de klaxons.

Les voisines de la vieille Elichoua, qui habitait la ruelle 7, diront que si l’explosion a eu lieu, c’est parce qu’elle avait quitté le quartier d’Al-Batawiyine pour aller prier à l’église Mar Odichou à côté de l’Université de technologie, comme elle le faisait chaque dimanche matin. En effet, beaucoup de familles pensaient que cette vieille, grâce à sa baraka, empêchait l’occurrence d’événements fâcheux tant qu’elle était au milieu d’elles. C’est pourquoi ce qui s’était passé ce matin était compréhensible.

La vieille Elichoua était assise dans le bus Kia, absorbée dans ses pensées, comme si elle était sourde ou absente, et elle n’entendit même pas l’effroyable explosion qui s’était produite à 200 mètres environ derrière elle. Son corps frêle était recroquevillé dans le siège, à côté de la fenêtre, et elle regardait sans voir, pensant au goût amer qu’elle avait dans sa bouche, et à la morosité qui l’oppressait depuis plusieurs jours.

Ce goût amer allait sans doute disparaître après la communion durant la messe à l’église Mar Odichou. Elle allait entendre au téléphone les voix de ses filles et de leurs enfants et sa morosité allait alors se dissiper, et ses yeux brumeux allaient s’illuminer. En général, le père Yeochiya attendait la sonnerie de son téléphone portable pour l’avertir que Mathilde appelait, ou bien elle attendait une heure après le rendez-vous téléphonique manqué, pour demander au père d’appeler lui-même le numéro de Mathilde.

En fait, c’était la situation qui se répétait tous les dimanches depuis deux ans, car avant cela, ses filles appelaient de façon aléatoire sur le téléphone fixe de l’église, mais depuis que les Américains avaient frappé les câbles aériens avec des missiles, puis étaient entrés à Bagdad et que les communications téléphoniques avaient été coupées durant de longs mois, une odeur de mort empestait la ville et il était devenu indispensable de s’enquérir de la santé de la vieille. Au début, après quelques mois difficiles, on utilisait le téléphone satellite qui avait été offert par une organisation humanitaire japonaise à l’église Mar Odichou et à son prêtre, le jeune père assyrien Yeochiya, puis avec la création des réseaux de téléphone portable, ce dernier en acquit un, et c’est par son biais que les communications avaient lieu. Les ouailles attendaient chacun son tour après la messe pour pouvoir entendre les voix de leurs fils et filles disséminés à travers le monde.

En particulier, de nombreux habitants du quartier du garage Al-Amana, au milieu duquel se trouvait l’église, chrétiens de différentes communautés et musulmans y entraient pour pouvoir parler gratuitement avec leurs proches vivant à l’étranger. Puis par la suite, la pression sur le père Yeochiya diminua avec la diffusion du téléphone portable, et son acquisition par un grand nombre de gens. Seule la vieille Elichoua resta fidèle au rituel de la communication téléphonique du dimanche.

Litterature

Elichoua Oum Daniel saisissait le petit Nokia dans sa main desséchée et décharnée, le plaçait sur l’oreille et écoutait les voix familières de ses filles, et ainsi, sa morosité disparaissait soudainement, et elle se calmait. Et dans l’après-midi, elle repartait pour la place de l’Aviation pour constater que tout était calme comme au moment de son départ le matin. Les trottoirs étaient propres et les voitures calcinées avaient été retirées. Les morts avaient été emmenés à l’institut de médecine légale, et les blessés à l’hôpital canadien. Du verre brisé disséminé ici et là. Un poteau tâché par la fumée. Des trous plus ou moins profonds dans l’asphalte de la chaussée. Et d’autres choses qu’elle ne pouvait discerner du fait de son regard brumeux.

La messe se termina. Elle avait duré une heure de plus que d’habitude. Elle s’assit dans la salle des fêtes annexée à l’église, et après que les femmes eurent aligné sur les tables les plats de nourriture qu’elles avaient amenés comme à l’habitude, elle s’avança et mangea avec tout le monde pour s’occuper. Le père Yeochiya fit une dernière tentative désespérée pour joindre Mathilda, mais il n’y parvint pas. Le plus probable était qu’elle avait perdu son portable, on le lui avait volé dans la rue ou dans un marché de Melbourne, en Australie où elle résidait, et elle avait commis une erreur quelconque comme celle de ne pas inscrire le numéro de téléphone du père Yeochiya dans un carnet, ou autre chose de ce genre.

Le père ne comprenait pas bien de quoi il en retournait, mais il continuait à parler avec Oum Daniel pour essayer de la consoler. Et alors que tout le monde commençait à sortir de l’église, le diacre Nader Chamouni, qui était âgé, lui proposa de la raccompagner chez elle dans sa vieille Volga, mais elle ne dit mot. C’était la deuxième semaine qui passait sans communication téléphonique.

Ce n’est pas qu’elle était poussée par un désir irrépressible d’entendre les voix qui lui étaient familières, mais plutôt que cela lui donnait l’occasion de parler de Daniel, son fils qu’elle avait perdu durant la guerre il y avait de cela vingt ans. Car seules ses filles lui prêtaient une oreille attentive lorsqu’elle en parlait, ainsi que Mar Guirguis (saint Georges le martyr), pour l’âme duquel elle priait régulièrement et qu’elle considérait comme son saint personnel, auquel on pourrait ajouter le vieux chat Nabo, qui perdait ses poils et passait son temps à dormir. Même les femmes à l’église n’étaient plus aussi attentives à ses récits sur son fils. Mais la vieille ne se lassait pas, et répétait incessamment les mêmes choses. Et de même pour ses voisines âgées comme elle, certaines ne se souvenaient même plus à quoi ressemblait ce Daniel, bien qu’elles l’aient connu, car ce n’était qu’un mort parmi de nombreux autres dont leur mémoire était saturée depuis longtemps. Et plus les années passaient, plus la vieille Elichoua perdait ses anciens alliés, à cause de sa conviction étrange que le cercueil de son fils, enterré dans le cimetière de l’église Al-Mouchriq, était vide et que celui-ci était toujours vivant.

Elle ne parlait donc plus à personne de ces élucubrations, et attendait seulement d’entendre au téléphone la voix de Mathilda ou de Hilda, qui supportaient ses histoires, aussi étranges fussent-elles, et comprenaient qu’évoquer son fils défunt était un moyen pour elle de continuer à vivre, sans plus. Evidemment, il n’était pas nécessaire d’expliquer cela à la vieille, et il n’y avait pas de mal à acquiescer à ses propos.

Le vieux diacre Nader Chamouni la conduisit dans sa voiture Volga jusqu’à l’entrée de la ruelle numéro 7, dans le quartier d’Al-Batawiyine. Quelques pas seulement la séparaient de la porte de sa maison. Le lieu était calme, cela faisait déjà plusieurs heures que la mort avait frappé, mais elle avait laissé des traces visibles. C’était la plus forte explosion jusqu’à maintenant. Le vieux diacre était anxieux. Il ne dit mot en garant sa voiture à côté d’un poteau électrique, et vit des taches de sang et des cheveux collés au poteau, ainsi que des restes humains à deux doigts de son nez et de son épaisse moustache blanche. Il tressaillit.

Oum Daniel descendit de voiture et lui fit ses adieux d’un geste de la main, tout en restant silencieuse. Elle pénétra dans la ruelle qui semblait calme. Elle entendait le bruit de ses pas lents sur les graviers et les immondices de la ruelle. Elle avait préparé une réponse pour le moment où elle allait ouvrir la porte de sa maison et voir Nabo lever la tête vers elle, comme s’il demandait: « Eh bien! Quelles nouvelles? ».

Plus important que cela encore, elle s’était préparée à blâmer son Saint et intercesseur Mar Guirguis, qui lui avait promis la nuit passée la réalisation de l’une de ces trois choses: recevoir une nouvelle réjouissante, se tranquilliser ou voir son tourment prendre fin.

Ahmad Saadawi

Romancier, poète et scénariste, Ahmad Saadawi est né en 1973 à Bagdad. Il y travaille dans la réalisation cinématographique, notamment de documentaires. En 2010, il est sélectionné parmi les meilleurs 39 jeunes auteurs arabes de moins de 40 ans à « Beyrouth 39 », une collaboration entre le festival anglais Hay festival et Beyrouth, capitale mondiale du livre.

Il a déjà publié 3 recueils de poèmes, dont Eid al-oghniyat al-sayea (l’anniversaire des mauvaises chansons) en 2000, et trois romans : Al-Balad al-gamil (le beau pays), aux éditions Al-Chéoune al-iraqiya en 2004, Innahou yahlam aw yalaab aw yamout (soit il rêve, ou il joue ou il meurt) aux éditions Dar Al-Mada en 2008, et Frankenstein à Bagdad en 2013, aux éditions Al-Gamal, qui lui a valu le prix de la fiction arabe.

Le Prix international de la fiction arabe est soutenu par l’institution britannique du prix Booker et financé par l’Organisme d’Abou-Dhabi pour le tourisme et la culture, qui attribue 50 000 dollars au lauréat en plus de la traduction de son oeuvre en anglais.

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