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Najia Adib : la « super-nana » de la petite enfance

Houda Belabd, Mardi, 18 février 2014

L’histoire de la militante marocaine, Najia Adib, est celle de l’abnégation au sens le plus large du terme. Celle de la lutte acharnée pour la protection de la petite enfance. Voici seulement une décennie qu’elle mène une guerre sans merci contre les pédophiles de son pays. Aujourd’hui, sa lutte porte ses premiers fruits.

La super nana
Najia Adib

Qu’est-ce qui peut mener une fonctionnaire ordinaire au quotidien terre à terre à se donner corps et âme pour une cause noble ? Pour Najia Adib, une citoyenne lambda marocaine devenue « super-nana » par la force des choses, « il suffit qu’un drame afflige l’un de vos êtres chers pour que vous puissiez vous transformer en une force redoutable ». Ce qui a littéralement galvanisé cette dame est un événement que ses compatriotes n’arriveront jamais à oublier.

Par un matin ensoleillé de 2004, une nouvelle est tombée comme un couperet sur la tête des Marocains. « Le gardien pédophile d’une crèche de Rabat, accusé d’abus sexuels sur plusieurs enfants, a écopé de 2 ans de prison ferme. Najia Adib, mère de l’un de ces enfants, considère le jugement inacceptable et interjette appel. Le verdict, dit-elle, doit être plus lourd », rapportaient des journaux de la place, il y a une décennie de cela.

Tohu-bohu médiatique et mobilisation tous azimuts s’en sont suivis, le viol du fils de Najia n’est pas passé inaperçu. Pendant de longues années, ce sujet était sur toutes les langues, parce qu’il était sur toutes les pages. Mais aujourd’hui, Mme Adib est devenue la marraine de la petite enfance violée du Maroc. Parce qu’au lendemain du fait dramatique qui a bouleversé sa petite famille, elle s’est juré fidélité à cette cause noble qui est devenue sienne. A savoir la lutte contre la pédophilie.

« A chaque fois qu’un journaliste publie un article sur un enfant violé qu’il soit de sexe masculin ou féminin, je n’y vais pas par quatre chemins pour contacter les parents de la victime en question dans le but de la prendre en charge. La première étape que j’envisage est le suivi médical, médicamenteux et psychologique. En même temps, je contacte la presse locale et internationale pour l’inciter à condamner cette atrocité. Ensuite, vient le rôle des entités non gouvernementales de défense des droits de l’homme qu’elles soient de la place ou pas. Cette procédure est devenue mon combat au quotidien », témoigne-t-elle.

Aujourd’hui, cette militante se bat non sans persévérance en passant le plus clair de son temps à sensibiliser les parents dont les enfants ont été violés, ainsi que l’opinion publique nationale et internationale. Récemment, après avoir dénoncé un cas de corruption suite à une affaire de viol, cette brave dame a fait face à une menace de torture policière et en a parlé ouvertement dans un point de presse. Najia n’a plus peur de rien ni de personne. Elle a connu la pire des expériences qu’une maman puisse connaître, à savoir l’agression sexuelle de son chérubin alors qu’il venait de souffler sa quatrième bougie.

Aussi, en juillet dernier, Najia a épaulé une affaire de pédophilie qui a fait couler des litres d’encre dans son pays. Son auteur est Daniel Galván, un ressortissant espagnol condamné pour avoir violé plusieurs enfants marocains. Deux semaines après la venue du roi espagnol, Juan Carlos, dans le pays, le pédophile espagnol d’origine iraqienne a bénéficié d’une grâce royale. Pour la première fois dans l’histoire du pays, des milliers de Marocains sont sortis dans la rue pour s’opposer à une décision royale. Najia Adib, elle, n’a pas hésité une seconde à faire partie des premiers rangs des manifestants, et ce, dans plusieurs villes du pays.

Daniel Galván s’était installé au Maroc il y a 9 ans, et avait acheté deux appartements à Kenitra, au nord de Rabat. Retraité, il organisait des fêtes nocturnes pour les enfants de ses voisins, dont il abusait sexuellement. « La justice marocaine a dénombré au moins 11 petites victimes », témoigne Najia Adib. « Nous avons alerté l’opinion publique internationale pour pousser l’Etat espagnol à obliger Daniel de continuer sa peine d’emprisonnement dans son pays. Un monstre comme lui ne pourra pas s’évaporer tranquillement dans la nature », explique-t-elle.

A la quarantaine à peine sonnée, Najia ne fait pas son âge malgré les châtiments du destin. Chaque jour que Dieu fait, elle se venge, le sourire aux lèvres, du bourreau de son enfant, aujourd’hui adolescent et de tous ceux qui lui emboîtent le pas. Rien ne l’arrête, elle est inlassable.

« Nul besoin est de rappeler que les pédophiles sont des monstres. Celui qui accueillait mon petit enfant tous les matins devant l’entrée de la garderie avait le culot de me saluer en me souriant et en me rassurant qu’il prenait bien soin de mon fils ! Je n’arrive pas à réaliser qu’une horreur pareille puisse exister dans notre monde », s’insurge-t-elle.

Et de continuer : « Mon enfant a dû suivre une prise en charge neuropsychiatrique qui a duré plusieurs années. Son médecin soignant a vu qu’il présentait un état anxieux sévère, accompagné d’une dépression chronique. Il avait des cauchemars, des troubles du sommeil ainsi que des terreurs nocturnes. Son état était pire que grave ».

« J’ai prouvé scientifiquement, par l’ADN, le crime du gardien Saïd Ouha. Les laboratoires de la gendarmerie royale marocaine ont prouvé, grâce aux traces de sperme sur la culotte de mon fils, que le gardien était bel et bien le violeur d’Ayoub », poursuit-elle, non sans larmes.

Vu son courage sans précédent, cette mère a réussi à dénoncer un crime qui relève du tabou et de la honte au Maroc. Et c’est justement grâce à la témérité de cette dame que fut dénoncée cette affaire scandaleuse dont ont souffert plusieurs victimes - enfants, pendant des années … Ce genre d’actes aurait pu se poursuivre, dans le silence, encore et encore, si elle n’avait pas osé brisé le tabou.

Selon la loi marocaine, la pédophilie est passible de 5 à 20 ans de prison. Le coupable ne bénéficie pas de circonstances atténuantes quand l’enfant est âgé de moins de 12 ans, parce qu’il n’a pas la capacité de discernement. Cet article s’applique au cas du fils de Najia qui a été entraîné aux toilettes avant de subir l’acte sexuel avec violence. « J’ai très vite deviné que mon fils a été violé à cause des douleurs qu’il ressentait quand il faisait ses selles », se rappelle-t-elle.

Après plusieurs longues et désastreuses semaines de procès, le verdict tombe. Mais les parents du petit Ayoub n’en reviennent pas : 2 ans de prison et 10 000 dirhams d’amende seulement (à peu près 1 000 euros). La Cour a justifié sa décision par le fait que l’enfant a accompagné le coupable jusqu’aux toilettes de son plein gré. « La Cour se trompe en croyant qu’un enfant peut discerner le bien du mal à son âge », s’alarme Mme Adib-Jafry. Sur le champ, elle interjette appel. Celui-ci est allé jusqu’à un pourvoi en cassation.

« Cette affaire de pédophilie n’est pas la première et ne sera malheureusement pas la dernière si on ne réagit pas », souligne Najia Adib.

Au Maroc d’aujourd’hui, il n’existe pas de chiffres exacts sur cette pratique immonde qu’est la pédophilie. Mis à part les estimations approximatives qui entrevoient que tous les ans que Dieu fait, pas moins de 4 000 d’enfants marocains sont violés par des criminels qui ne dépassent même pas une dizaine d’années en prison. Alors qu’ailleurs, le crime de pédophilie est passible de près de 20 ans d’emprisonnement. « Tant que la pédophilie est un tabou au Maroc, il ne faut pas s’attendre à ce que ses criminels avides de viandes fraîches tels des cannibales reçoivent la sanction qu’ils méritent », continue Najia, avant d’enchaîner : « La plus grande difficulté que j’ai rencontrée lors de mes années de lutte contre ce crime n’est autre que le fait que de nombreux parents dont les enfants font l’objet d’une telle immondice choisissent ne se muter dans un silence sans fin plutôt que d’envisager une déclaration à la police. Ce drame est plus répandu dans les zones rurales et conservatrices du Maroc. J’ai même entendu dire dans ces régions que l’enfant violé ne peut plus devenir un homme viril quand il grandira. Comme quoi la sensibilisation est plus qu’importante pour remédier à cette incongruité ».

Aussi, la militante a connu des cas où des enfants menacés refusent catégoriquement d’alerter leurs parents à la demande de leurs bourreaux : « J’ai même connu des cas où l’enfant refuse de parler, même sans être menacé. Dans ce cas précis, la peur d’être réprimandé par les parents est la cause du silence ».

Mais force est de constater que l’on entend de moins en moins de cas d’enfants retirés de leurs établissements préscolaires par leurs parents qui préfèrent le silence à la déclaration policière.

Aujourd’hui, suite à l’affaire d’Ayoub, fils de Najia, des spécialistes marocains de la santé, des juristes et des universitaires, qui oeuvrent dans le domaine des droits de la petite enfance se sont regroupés au sein d’une association qui porte le nom de Touche pas à mon enfant.

Le but en est surtout de convaincre les parents de la nécessité de parler explicitement du problème lorsque leurs enfants sont concernés et d’accepter que ces derniers reçoivent un soutien médical et psychologique en cas de nécessité. De même, ils doivent également réclamer un durcissement des peines à l’égard des pédophiles.

Najia Adib est, depuis décembre 2009, l’ambassadrice arabe de l’enfance et présidente de la section marocaine de l’Union des ambassadeurs arabes de l’enfance.

Jalons

2004 : Lancement dans la vie associative en tant que présidente de Touche pas à mon enfant.
2006 : Prise en charge de plusieurs dizaines de cas d'enfants violés.
2009 : Devient l’ambassadrice arabe des droits de l’enfant.
2012 : Sit-in devant le Parlement marocain pour s'insurger contre le code pénal qui blanchit le violeur de son crime.
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