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Plaidoirie de Louis Awad en faveur du dialectal

Dina Kabil , Mercredi, 25 janvier 2023

L’incontestable critique littéraire Louis Awad avait publié une série d’articles sur la poésie de Salah Jahine, illuminant des points importants sur le poème dialectal. Focus.

Plaidoirie de Louis Awad en faveur du dialectal
Louis Awad a écrit Pluto Land en dialectal.

Comment Louis Awad (1915-1990) a-t-il présenté Salah Jahine (1930-1986) ? Curieux de le savoir, car le premier est l’auteur d’un recueil de poèmes en dialectal, largement controversé, intitulé Pluto Land en 1947. Et le second a choisi d’écrire des poèmes en dialectal, d’épouser la voix des sans-voix dans toutes ses oeuvres. Louis Awad représente le critique rebelle, le doctorant en littérature anglaise à Princeton, le premier Egyptien à être nommé chef du département de littérature anglaise à l’Université du Caire, mais il est aussi celui qu’on a chassé de la faculté pour ses positions politiques. Il est également celui qui a appelé à réviser et développer la langue du Coran, des idées qu’on a certes jugées trop « téméraires » dans le milieu académique de la post-Guerre mondiale.

Dans l’introduction de son Pluto Land, il écrit une sorte de manifeste appelant à « détruire la strophe dans la poésie ». Dans les articles de Awad, parus dans l’hebdomadaire Al- Mossawar et au quotidien Al-Ahram, où il a dirigé la rubrique littéraire pendant une vingtaine d’années, il étale son analyse de l’oeuvre de Jahine qu’il a suivie de près pendant une trentaine d’années. Même si tous les deux ont partagé le même souci de l’écriture dialectale, et même si la critique de Awad est une plaidoirie de Jahine, un grand fossé séparait leurs écritures et leurs visées.

Avec son expertise en littérature mondiale et son savoir érudit, Awad n’avait pas l’intention d’écrire dans une langue populaire et ne prétendait pas choisir le dialectal pour s’approcher des masses ; son dessein était plus radical à l’égard de la langue ; il comparait sa langue à celle d’un Dante, cherchant à jeter les fondements de la littérature italienne moderne et lequel a trouvé sa fin dans le dialecte des habitants de Florence. « J’ai trouvé ma devise, mon dialectal recherché, dans Pluto Land et dans Mozakkerat Taleb Beassa (mémoires d’un boursier), je l’ai trouvé dans la langue adoptée par l’élite intellectuelle égyptienne, celle avec laquelle elle exprime ses pensées et ses sentiments les plus nobles », a écrit Louis Awad dans la préface de la version rééditée de Pluto Land, 50 ans plus tard, alors que la fougue de la jeunesse s’était apaisée.

Jahine, quant à lui, avait succédé à Baïram Al-Tounsi, grande figure du « zagal », poème populaire chantonné. Il a présenté sa poésie en tant que poèmes populaires, surtout à ses débuts dans les années 1950. « A cette époque, raconte Louis Awad, Salah Jahine classait ses poèmes sous le label de poèmes populaires, appellation curieuse puisque la littérature populaire est normalement à auteur anonyme comme les épopées, le mawal populaire ; je ne comprenais pas pourquoi un poète qualifierait sa littérature de populaire pour la seule raison qu’elle soit écrite en dialectal ?! ».

Awad souligne que lui-même, lorsqu’il a mis en rime des poèmes en dialectal, il les a classés en tant que « poèmes particuliers-spéciaux », ajoutant que pour lui, la poésie de Salah Jahine était, « non pas populaire », mais plutôt « une poésie d’intellectuels ».


« Ô porte fermée ! Quand est-ce que je peux entrer ? J’ai tapé pendant des années, et toujours la même voix revenait : Qui est-ce ? Si je le savais, j’allais tout de suite répliquer ». Tableau de Youssef Abdelké, illustrant l’un des quatrains.

Se convertir solennellement au dialectal

Ce n’est qu’en 1960 que Jahine s’est décidé à catégoriser son recueil en tant que « Poèmes en dialecte égyptien ». Cette position courageuse était aussi un acte de solidarité avec Louis Awad, lequel faisait face à une critique acerbe, provoquée par son appel à mettre sur un pied d’égalité la littérature dialectale et la littérature « fosha » (en arabe classique). D’autres poètes l’ont suivi et sont allés jusqu’à afficher un slogan, défiant les adversaires du poème dialectal : « Nous écrivons de la poésie et non du zagal ».

Louis Awad cite Jahine dans la préface de son anthologie de poèmes, compilés en 1977, aux éditions de l’Organisme général du livre. Il y défend son choix et celui de ses disciples, affirmant grosso modo que l’éloquence est dans l’intellect et non dans les mots : « Ils ont choisi d’exprimer des idées fosha en dialectal ».

Awad insère le choix du poème dialectal dans le contexte sociopolitique de l’époque. Jahine avait 16 ans en 1946 ; ultérieurement, il a accompagné, par ses poèmes et ses chansons, les rêves et les espoirs de la Révolution des Officiers libres en 1952. Il n’était pas marxiste comme Awad, mais il a grandi avec les prémices révolutionnaires, entre la fin de la Guerre mondiale et le début d’une nouvelle ère en Egypte. La jeunesse de l’époque était animée par « l’union des intellectuels et des ouvriers », visant à libérer la patrie de l’occupant et des pachas. Dans cette atmosphère, la conscience de Jahine s’était épanouie, avec l’aide de son maître adoré, le poète marxiste Fouad Haddad. De ce dernier, il a appris dans les années 1950 que « s’exprimer dans la langue du peuple, le dialectal, est une manière de s’identifier aux masses ».

Jahine s’est rangé du côté de la classe ouvrière, de ses souffrances et de sa lutte contre le capitalisme. Les exemples abondent dans sa poésie, comme le recueil Kelmet Salam (parole de paix, 1955). Dans l’un de ses poèmes, écrit peu de temps après l’incendie du Caire, il relate les mésaventures d’un ouvrier chassé de son travail par le « khawaga » turc, il est obligé d’amener sa femme chez ses parents. Sur la route, cette dernière supplie Dieu de changer leur destinée, en laissant couler une larme, sous sa burqa. On y voyait déjà les prémices d’un grand changement qui allait s’opérer, et que Jahine exprimerait en dialectal.

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