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En Iran, un malaise persistant

Abir Taleb , (avec Agences) , Mercredi, 07 décembre 2022

L’annonce, pas encore officielle, de l’abolition de la police des moeurs en Iran ne garantit pas la fin de la contestation sociale. Téhéran doit encore faire face au double défi de la crise interne et de celle sur le nucléaire.

En Iran, un malaise persistant
L’annonce de l’abolition de la police des moeurs intervient avec celle d’une grève générale de trois jours. (Photo : AFP)

Un geste pour calmer la colère populaire ? Une concession ? Une manoeuvre? Un coup de bluff? Trop tôt pour en juger. L’annonce de l’abolition de la police des moeurs en Iran laisse perplexe. « La police des moeurs (…) a été abolie par ceux qui l’ont créée », a annoncé samedi soir le procureur général Mohammad Jafar Montazeri, cité par l’agence de presse Isna dimanche 4 décembre. Cependant, rien n’a été confirmé, ni par le ministère iranien de l’Intérieur, ni par la plus haute autorité de l’Etat, à savoir le Guide suprême. Cette déclaration reste donc confuse et, selon les observateurs, ne signifie pas de changement de politique profond. En effet, émanant du pouvoir judiciaire, elle peut être le signe de différends au sein du pouvoir iranien.

Connue sous le nom de « Gasht-e Ershad », c’est-à-dire, « patrouilles d’orientation », cette police avait été créée en 2005 sous le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), pour « répandre la culture de la décence et du hijab », obligatoire depuis plus de 40 ans en Iran. Durant toutes ces années, son action a été critiquée par les réformateurs et les modérés, notamment lors du mandat du président Hassan Rohani. En Iran, il s’agit d’une question très sensible sur laquelle se sont toujours affrontés les conservateurs et les réformateurs. Cet été, le président Ebrahim Raïssi a annoncé de nouvelles restrictions vestimentaires, et donc un renforcement de l’action de cette police. Mais lors d’une conférence de presse samedi à Téhéran, le chef de l’Etat semble avoir ouvert la porte à de possibles changements. « Notre Constitution a des valeurs et des principes solides et immuables (…), mais il existe des méthodes de mise en oeuvre de la Constitution qui peuvent être infléchies », a-t-il dit.

En fait, c’est cette police des moeurs qui avait arrêté, le 13 septembre à Téhéran, Mahsa Amini, une Kurde iranienne de 22 ans accusée d’avoir mal porté le voile. Et c’est sa mort, 3 jours plus tard après son arrestation, qui a déclenché une vague de manifestations qui perdure depuis.

L’annonce s’est faite parallèlement à la décision des autorités de réviser une loi de 1983 sur le port du voile obligatoire. Le même procureur a en effet déclaré que « le parlement et le pouvoir judiciaire travaillaient » sur la question, sans toutefois préciser ce qui pourrait être modifié dans la loi. Ces deux annonces interviennent également alors que des appels ont été lancés pour trois jours de grève générale, du lundi 5 décembre à ce mercredi 7. Ces appels ont été partagés sur les réseaux sociaux par des activistes et des groupes inconnus, certains de ces appels invitent les protestataires à s’armer et à attaquer les centres vitaux du pouvoir.

Relations au plus bas avec l’Occident

Pour certains analystes, il s’agit de démobiliser les manifestants (ndlr: il n’était pas connu si le mouvement a été largement suivi ou non au moment de l’impression du journal). Ou encore de trouver une justification à une plus ample répression, au cas où la contestation se poursuivrait. Car pour les autorités, ces manifestations sont des émeutes fomentées de l’extérieur. Téhéran a ouvertement accusé des forces étrangères d’être derrière ce mouvement pour déstabiliser le pays.

En effet, les relations entre Téhéran et la communauté internationale sont au plus bas, notamment en raison du blocage dans le dossier nucléaire. Lancées en avril 2021, les négociations censées redonner vie au JCPOA n’ont toujours pas abouti, malgré l’espoir affiché il y a à peine quelques mois. Le JCPOA, l’accord sur le nucléaire iranien, a été signé en 2015, et offrait à Téhéran un allègement des sanctions internationales en échange de garanties que l’Iran ne se doterait pas de l’arme atomique, un objectif que la République islamique a toujours nié de poursuivre. Mais les Etats-Unis s’en sont retirés en 2018 sous Donald Trump et l’Iran s’est, depuis, progressivement affranchi de ses obligations. Il y a deux semaines, Téhéran a même annoncé avoir commencé à produire de l’uranium enrichi à 60% à l’usine de Fordo.

Aujourd’hui, la tension est telle avec les Occidentaux qu’une escalade n’est pas impossible. C’est du moins ce que l’on peut croire après les déclarations de Robert Malley, envoyé spécial des Etats-Unis pour l’Iran, qui n’écarte pas l’opération militaire. Une option peu probable certainement. Malgré le pessimisme ambiant, aucune des différentes parties ne souhaite éliminer définitivement la possibilité d’une solution diplomatique à la question du nucléaire iranien. Sauf Israël, qui continue de souffler sur les braises …

Le vent d’optimisme qui soufflait en août dernier sur Vienne, où se tenaient les discussions, laisse désormais place à un scepticisme général. Un scepticisme auquel s’ajoute la crise interne. L’Iran vit sans doute ses plus mauvais jours.

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